Le matin, je réveille la Galerie

Le matin, je réveille la Galerie. Souvenir solitaire du soleil matinal dans la Galerie des Glaces et sur les jardins royaux.

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Le matin, je réveille la Galerie.
Souvenir solitaire du soleil matinal dans la Galerie des Glaces et sur les jardins royaux.

 

 

 

 

 

 

Je monte l’escalier à grandes enjambées, pour devancer les gardiens et pénétrer la première, dans la Galerie des Glaces.
Je pousse la porte à deux battants et devant moi s’offre toute l’étendue de la salle aux mille miroirs. Elle est vide, silencieuse, encore endormie dans la pénombre des volets clos.

Aucune trace des touristes par centaines, rien de leurs flashs aveuglants ni des vacarmes polyglottes qui l’envahiront bientôt.
Non, je suis seule face à elle et je la contemple dans sa torpeur. On respirerait presque en chuchotant. Quel luxe. Je ne parle pas de son mobilier inestimable, non, le luxe pour moi c’est de vivre un instant, seule dans cette pièce parmi les plus touristiques du monde. Le luxe véritable n’est pas matériel.
Dans la demi-obscurité, l’immobile parquet de chêne est allongé de tout son long. Son élément boisé se présente à mes sens; c’est d’abord par la contemplation de son brun profond, que je le découvre. Puis son odeur de cire entêtante. Elle emplit l’air d’une atmosphère grasse et colle légèrement à ma peau. J’inspire. Son odeur chemine le long de mes parois nasales et dépose dans mon arrière gorge, un goût sirupeux. Je pénètre dans la pièce, craquements sous le toucher de mes pieds.
A l’intérieur, les dizaines de miroirs se voilent d’ombres, les lustres sont éteints. Les bustes de marbre somnolent et les longs rideaux*tombent de sommeil. Tout cet univers est silencieux. Je marche délicatement, de peur de surprendre maladroitement tout ce petit monde. Je leur réserve un réveil bien plus doux.

Arrivée au milieu de la salle, je me place face à la baie qui ouvre sur la perspective centrale des jardins. Je défais le loquet. Prenant appui sur mon pied en arrière, je pousse avec toute la force de mes bras et de mes épaules, les battants des volets. C’est le matin en plein mois d’août.Je réveille la Galerie, c’est l’heure !
Dans une grande gerbe blanche, la lumière majestueuse apparaît comme une reine dans la Galerie des Glaces. Et tout prend vie. 
Sous le déroulé d’un tapis ensoleillé, le parquet revit et là devant mes yeux, ses veines se vivifient. Instantanément, les grands miroirs s’éblouissent les uns les autres et s’amusent à renvoyer leurs mille feux. 
Excitées par le jeu, des étincelles irisées courent sur le plafond de dorures. Elles rivalisent de vivacité, attrapent et chatouillent au passage les lustres frétillants; ça se trémousse et ça gigote en dégradés colorés, ça pétille de polychromie, ça pousse des petits éclats de rire lumineux. Bref, les spectres solaires s’éclatent dans les cristaux !
Quel amusement ! Tintamarre de reflets, tumulte de lueurs, Dieu que la lumière est bruyante... Evidemment, des grains de poussière indisciplinés chahutent dans les rayons. Le jour caresse les rideaux ; ils en soupirent et rougissent de plaisir. Tous les matins, c’est la même chose. Et toute cette animation finit par réveiller complètement les bustes de marbres.
Alors les visages d’un autre âge s’animent, échangent des regards et se saluent solennellement. Certains m’accueillent de leurs sourires et je leur rends bien volonté. D’autres, à en croire leurs expressions sévères, me gronderaient plutôt de les avoir dérangés. Désolée.

Comme un appel, le vent frais touche mes bras et mon dos. Un autre spectacle m’attend de l’autre côté de la rambarde. Les jardins royaux. Ceux-ci sont beaucoup plus disciplinés ! Orgueilleux et muets, conscients de leur beauté, ils sont imperturbables dans leur immensité. 
Ce matin, le Soleil y règne en maître. Une belle journée en Perspective !
Je contemple.
Tout d’abord, les lignes parallèles des allées prennent le départ sous mes pieds et filent tout droit vers l’horizon. Dans leur envolée, elles emmènent mon regard vers le ciel. C’est un voyage visuel vers le lointain, fluide et sans obstacle, comme ça n’arrive jamais dans la vraie vie. C’est apaisant.
Au milieu de mon champ de vision, le rectangle du Tapis Vert se place correctement en son endroit. Alignés, ses parterres de fleurs s’y tiennent à carreaux. Tout autour, la nature s’ordonne en formes géométriques variables ; des sphères et des cônes de buis, des rangées d’arbustes, des carrés de verdure où des perpendiculaires blanches se fraient un chemin. 

Plus près de moi au premier plan, les bassins tracent des cercles argentés de part et d’autre du décor dans une symétrie parfaite. Les fontaines émergent toutes droites de leurs centres. Pour couronner le tout, les statues dessinent le périmètre général en petites touches blanches. 
Omniprésence de structure, d’architecture et de mathématiques.  
Quand l’œil va se perdre au fond du paysage, c’est  l’évasion. La surface plane du Grand Canal, un vaste miroir liquide tourné vers les nuages. Ses contours sont floutés par l’horizon; au contact l’un de l’autre, l’eau et le ciel ne semblent plus connaître de limite. 
L’ensemble est harmonieux, entre précision des dimensions et infini des espaces, les jardins trouvent leur équilibre.

Un cri d’oiseau fend le volume profond du silence.

De mon balcon, je prends la mesure de toutes ces grandeurs. Grandeur des dimensions, grandeur de l’Histoire. Je respire. Ça me calme les yeux et tout le corps, ça me remplit le cerveau d’air. Ma poitrine est comme aspirée dans l’immensité. Je fais corps avec le paysage... je me sens si légère que je pourrais m’envoler, me dissoudre dans l’espace. Je me penche, mais pas trop. Je connais les lois de la gravité et les mauvais tours qu’elles jouent aux rêveurs. 
Je respire encore. Ou plutôt, je vole à l’infini atmosphérique un gros morceau d’air, d’un seul coup, et je le cache tout au fond de mes poumons.  
Après l’avoir retenu un peu à l’intérieur, finalement… je le lui rends.

 AA

 PS: après vérification, il n'y a pas de rideaux dans la galerie, mais dans mon souvenir il y en a. Le souvenir a quelque peu déformé la réalité. Je fais plutôt le choix d'être fidèle à mon souvenir.

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