Pierrot et Aïcha

En lisant Hier le billet de Mireille « Une NamOurette qui voguait par là », j'ai reconnu quelques mots que j'avais entendus uniquement dans mon enfance à Roubaix entre 1975 et 1981. Chicon, wassingue, ducasse... Et là les souvenirs se sont faufilés dans mon esprit. J'y étais! Comme si c'était hier.Ma « petite madeleine de Proust » c'est le spéculoos.

61916229.gifEn lisant Hier le billet de Mireille « Une NamOurette qui voguait par là », j'ai reconnu quelques mots que j'avais entendus uniquement dans mon enfance à Roubaix entre 1975 et 1981. Chicon, wassingue, ducasse... Et là les souvenirs se sont faufilés dans mon esprit. J'y étais! Comme si c'était hier.

Ma « petite madeleine de Proust » c'est le spéculoos.

Dans le quartier où je vivais, il y avait une amicale laïque, les deux termes sont très importants car on y venait pour se faire des amis et on y acceptait toutes les confessions ou les non-confessions. C'était une ancienne maison bourgeoise dans laquelle toutes les générations pouvaient se retrouver pour partager un bon moment, boire un coup, taper le carton à la belote, développer des photos, tricoter, jouer aux échecs ou au babyfoot... J'ai appris par la suite que l'on appelait cela l'éducation populaire. Ce n'était pas le pays des bisounours, on s'y engueulait parfois, les discussions politiques étaient mes préférées, j'aimais voir les adultes se « pouiller » et finir par se serrer la main en se donnant rendez-vous dans deux jours pour une pétanque.

 

C'était un peu comme à l'école avec les copains. Mourad, Pascal et Paolo étaient mes meilleurs amis. Nos deux activités favorites, c'était le foot et embêter les filles. Soulever leurs jupes, « foutre le brun » dans leur jeu de saut à l'élastique et se moquer d'elles, comme ça, gratuitement par plaisir. Mais attention Maître Cornile, le directeur, veillait à l'ordre et il n'était jamais très bon d'entendre notre prénom claironné par sa voix de stentor. Il y avait les filles et il y avait Aïcha. Là, pas touche, pas de blagues, on la regardait de loin. Elle avait de grands yeux noirs et des cheveux qui flottaient dans le vent. J'aurais bien aimé l'avoir comme Colombine...

 

Quand ma mère travaillait c'est Ginette qui me gardait. « Assi-te bien sur t'cahielle et mange don tes chicons, sinon te va rester tout l'après-midi à table, te fais toudis des histoires pour les légumes. Bon ! Et c'te wassingue que j'sais plus où que j'l'ai mis !!! » Ginette elle était un peu râleuse mais adorable et la nourriture, c'était sacré. Heureusement Victor, son mari, venait toujours me sortir de ce mauvais pas. « Te mange une cuillère et te vas jouer min garchon. »

 

Les grands événements de l'amicale, c'était les ducasses à Pierrot où une centaine de personnes du quartier chantait et danchait, et le carnaval. Il fallait préparer les costumes et le char de l'asso pendant plusieurs semaines. Je me souviens qu'une fois on m'avait déguisé en Pierrot, j'avais une veste et un pantalon blancs, il était tout soyeux, j'aimais le toucher. J'étais fier, on m'avait installé à l'avant du char, maquillé de blanc avec un petit chapeau noir sur la tête. Fier comme Artaban que je ne connaissais pas, Mourad lui je le connaissais et il était déguisé en cordonnier, ouai bof. Pascal et Paolo, ils étaient même pas sur le char, c'était la loose, mais y avait pas de place pour tout le monde. Et moi j'étais là assis, défilant dans les rues de la ville à côté de Colombine... mais c'était pas Aïcha... je ne me rappelle même pas de son prénom à Colombine.

 

La vie dans ce quartier était loin d'être facile, les problèmes d'argent, même la violence parfois, existaient, ce n'était pas un petit coin d'paradis, Mais des hommes et des femmes avaient décidé d'avoir un endroit à eux pour se rencontrer, s'aimer, s'engueuler et s'amuser. « Vivre ensemble » alors n'était pas un « élément de langage » et ces lieux existent encore mais on ne les met jamais en avant.

 

Comme, chez moi, tout doit finir par des chansons voici celle dont j'me souviens, chantée par Ginette : c'était une berceuse : Dors min p'tit quinquin. Essayez ! Et vous vous endormirez....

 

LE P' TIT QUINQUIN © CHTISEBY

Merci à Mireille de m'avoir fait connaître cette édition (et à leurs hôtes de m'y avoir accepté).

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