Du coiffeur au boucher, de pauvres millionnaires

                   L'histoire commence comme un conte de fée. Pas loin de chez moi. Il y a quelques années, un jeune boucher - unanimement apprécié par ses clients pour sa gentillesse et la qualité de sa viande - a gagné quelques millions d'euros à ce jeu qui s'appelle justement l'euromillion -. Le voilà, du jour au lendemain, propulsé parmi les plus riches, roulant en Ferrari, comme Fillon, buvant du champagne, alors qu'il était habitué à la bière, bouffant du caviar à la louche, alors qu'il n'aimait pas ça, victime des aigrefins, des faux amis, contraint de vendre sa boucherie et de venir hanter des lieux où les oligarques craquent leur fric avec toute l'indécence, toute l'obscénité même de  ceux qui savent que l'argent peut tout acheter, conduisant sans permis avec des taux d'alcool dans le sang à faire paraître un Depardieu un petit buveur. La mort l'a rattrapé, une longue maladie comme on dit, bien jeune encore.

C'est étrange comme les pauvres ont de la peine à devenir riches. Ils ne savent pas quoi faire de tout ce fric. Ils le gaspillent, se le font voler, finissent dans la misère ou dans l'opprobre. Les riches ne deviennent pas riches, ils le sont tout simplement, depuis des générations ; et s'il leur arrive une bonne fortune inattendue, ils n'ont pas besoin d'un conseiller financier ou psychologique pour les aider, ils savent ce qu'il faut en faire... En vérité, tout le monde est d'accord sur ce point, les nouveaux riches sont méprisables et méprisés de ne pas connaître les codes que les riches ont édictés sur le bon usage des richesses. Il est facile de voir qu'il serait très mal venu de donner des augmentations de salaires à des travailleurs pauvres - ils ne sauraient pas comment utiliser cet argent ou ils iraient le boire au bistrot -; en revanche, la question ne se pose pas pour le pédégé d'une grande entreprise.

Je me souviens de l'histoire que mes grands-parents m'avaient racontée du premier gagnant à ce que l'on appelait alors la Loterie Nationale - un coiffeur ! un simple petit coiffeur ! incroyable, non ? et sais-tu ce qu'il est devenu ? non, évidemment, je ne savais pas ; il est mort ruiné, les femmes....Il y avait là une forme de justice immanente. La bourgeoisie faisait mine de s'effarer, elle se réjouissait en vérité de ce juste retour à une situation que le coiffeur n'aurait jamais dû quitter. Non vraiment, à tout point de vue, il vaut mieux que les pauvres restent pauvres, c'est pour eux-mêmes préférable. Que l'ordre social est admirable qui rend le coiffeur heureux de couper les cheveux et le boucher heureux de trancher dans sa viande et que la nature fait bien les choses qui les rend malheureux quand leur tombe sur le dos un excès d'argent qui n'est pas fait pour eux !

 

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