Je me souviens de la Promenade des Anglais

                                      Je devais avoir 17 ou 18 ans. Le désir d'échapper à la monotonie familiale m'avait poussé à accepter l'invitation d'une vieille tante qui  vivait à Nice, depuis des années, et qui me suppliait de lui rendre visite. En fait, je n'y allais pas pour elle, mais pour son amie, une russe que la Révolution de 17 avait contraint à se réfugier en France - une russe "blanche"- petit, je ne comprenais guère ce que signifiait cette précision, sans doute désignait-on par là le casque blanc de sa chevelure, blanc comme les moustaches du Général Dourakine ou les barbes des chauffeurs de taxi parisiens ; pour elle, "bolchevik" était l'insulte suprême : ma conscience politique ne devant pas encore être très au point, à l'époque, je ne voyais pas quels enjeux étaient alors en question. Elle ne s'était jamais départie d'un  accent qui faisait mon bonheur et les gauloises qu'elle fumait à longueur de journée ne contribuaient guère à éclaircir sa voix. C'est elle qui, la première, m'avait raconté les contes de Kipling, en particulier celui du petit éléphant trop curieux qui se penche vers le crocodile qui lui promet de lui révéler je ne sais plus quel secret s'il approche son oreille assez près de lui ;  les machoires du crocodile  se referment sur le nez de l'imprudent - et le petit éléphant tire, tire pour se dégager, mais le crocodile ne desserre pas sa prise, et le nez du petit éléphant s'allonge, s'allonge jusqu'à devenir cette trompe que nous voyons maintenant à tous les éléphants - j'avais six ans et je ne me lassais pas de l'entendre.

                                     Le temps avait passé. Mon amie, elle s'appelait Hélène Bagovoude, s'enfonçait dans une dépression que les électrochocs ne parvenaient pas à guérir. Les histoires de Kipling ne m'amusaient plus et elle ne s'en souvenait sans doute plus ; des conditions dans lesquelles elle avait quitté la Russie, elle ne voulait pas parler ; elle évoquait seulement avec amertume un certain Singer qu'elle avait soigné avec dévouement pendant des mois et dont elle laissait entendre qu'elle avait été la maîtresse et qu'il l'aurait volontiers épousée s'il avait eu le courage de se séparer de sa femme. Une princesse, paraît-il. Les amours des autres ne m'intéressaient guère, j'avais assez de peine avec les miennes.

                                     Je n'avais donc qu'une idée, laisser en plan mes deux vieilles et filer jusqu'à la Promenade des Anglais. Il y avait là un mélange assez réjouissant, fascinant serait plus juste,  de  femmes âgées accompagnées de jeunes gens dont on ne savait trop quelle fonction était la leur, de filles très belles et qui riaient fort, de vieux beaux tout droit descendus de leur yacht, de familles étourdies par la beauté et la richesse du lieu, qui ne savaient ce qu'il fallait le plus admirer des gens ( célèbres ?) qu'ils croisaient ou des couleurs de la mer. Un endroit de rêve pour draguer ou se faire draguer. Mais j'entretenais alors un air farouche qui devait tenir à distance celles ou ceux qui auraient pu m'accoster et j'étais trop désespérément raisonnable pour condescendre à faire le premier pas. Pas question de se baigner dans une eau encore fraîche, Pâques était tôt, cette année-là ; j'avais pris mes habitudes sur une plage privée où je louais une chaise longue à l'abri d'un parasol, et je lisais avec délices je ne sais plus quel bouquin en sirotant une orange pressée - j'avais peur que l'on me demande de justifier mon âge si je commandais un martini-gin. Encore un enfant.

                                  Insouciance, inconscience, impossibilité d'imaginer qu'un tel lieu puisse jamais être autre chose qu'une parenthèse ouverte sur le large, qu"un décor fabriqué pour qu'y défilent des êtres dont la seule préoccupation était de regarder ou d'être regardés - ce qui est selon Rousseau la définition même de la fête populaire. Baie des anges, enfer devenue.

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