Pars, surtout ne te retoune pas...

A l'annonce de la mort d'Higelin, c'est la première chanson qui m'est venue dans la tête tirant derrière elle ce souvenir

Un passage de Jacques Higelin dans ma vie

Pars, surtout ne te retourne pas…Une des chansons du moment.
J’habite encore Valence, ou peut-être déjà l’Ardèche, oui plutôt, depuis peu… ma deuxième vie en perspective communautaire.
Je suis des cours chaque semaine à Lyon.
Il fait la manche dans le quartier Saint-Jean, aux alentours de la cathédrale ; sans m’arrêter, ni vraiment le regarder « je ne donne pas mais si vous voulez, on peut boire un café ».
Ce doit être la fin de l’hiver, mon souvenir est ensoleillé, je pourrais retourner à ce troquet face au pont qui, traversant la Saône, permet d’accéder à la place centrale, royale, bourgeoise, de la ville, s’il existe encore (devenu un restaurant de burgers peut-être).
Assis face à face, nous parlons, buvons un café.
Il faut croire que quelque chose en nous accroche, nous nous revoyons, nous couchons bien sûr, en fonction de mes hébergements amicaux, à droite, à gauche, parfois je paie l’hôtel, avec fenêtre – sans doute un hôtel de passe, le choix nous a été donné ; un autre dans la presqu’île où nous allons plusieurs fois, la dernière le patron vient tambouriner à notre porte quelques minutes avant midi, fort peu amène ; peu de moyens, je marche beaucoup, nous marchons, chacun de notre côté, ensemble ; quand je reviens, nous nous retrouvons, ça dure.
Il vient en Ardèche, heureux de passer quelques jours avec des gens qui l’accueillent, l’écoutent, commence à raconter son histoire, ce qu’il veut bien en dire : breton, il vit, vivait, en couple avec une jeune avocate, dans un studio au-dessus d’une épicerie, il dit la ville, la rue, elle a souhaité faire une pause. Pourquoi ne pas accorder crédit à sa sincérité.
Des gens, connus, inconnus passent ; faire connaissance, parler est, alors une de nos nourritures les plus fortes dans cette mise à l’écart voulue de la société dont l’emballement consommateur nous débecte ; notre choix  est de privilégier l’humain.
Il raconte ; quelques semaines plus tard, des qui sont passés reviennent d’une balade en Bretagne : la rue qu’il a indiquée n’existe pas ; il se trouble vaguement puis invente une bonne raison de ne pas avoir dit toute la vérité. J’y accorde peu d’importance, je crois.
A Lyon, nous marchons, couchons, buvons, un peu, pourtant de plus en plus pour moi, pour lui c’est déjà tard.
Je sollicite la sœur d’une amie qui nous reçoit amicalement. Nous nous enfermons dans la chambre dés notre arrivée et ressortons le lendemain pour partir vite. Le mari montre son courroux.
La gare et le centre commercial Part-dieu sont au centre de nos pérégrinations, nous y buvons des pots, nous disons au revoir, nous retrouvons.
Cette fois-là, il est question d’adieu, ambiance tendance drame, soyons réalistes ( il y a du morbide dans cette histoire, sans doute est-ce la distance qui me permet de mettre ces mots-là, sur le moment je pressentais, sans les mots) ; c’est un café dans le centre commercial à côté d’un cinéma qui n’existe plus ; la chanson domine le brouhaha des pseudo-rues de cet immense lieu sous cloche. Je suis lasse, encore attachée à mon désir pourtant, Higelin s’adresse à moi, j’hésite. Je dois revenir encore à Lyon pour des cours.
Il porte le même prénom que mon père.
J’aurai mon diplôme, nous aurons une nuit dont nous ne sommes pas sûrs qu’elle soit d’adieu, plus tendre pourtant.
Nous nous quittons quand je refuserai de l’accompagner en train en Bretagne ; cette fois ça semble vrai. Quelques heures plus tard, je l’aperçois du coin de l’œil en passant ; il n’a pas pris le train.
Je ne saurai sans doute jamais qui est cet homme.
Pars, ne te retourne pas… Je ne reviendrai pas vers lui.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.