A Liège, l'attentat du 6 décembre 1985

Je me souviens du 6 décembre 1985.C’était à Liège. La ville qui vient d’essuyer de mortelles blessures.J’ai laissé passer quelques jours, sous le coup de l’émotion. Ce 13 décembre 2011 laisse de pénibles souvenirs pour les liégeois. La liste des décès s’allonge encore. La Place Saint Lambert est sinistre. Liège est affreusement triste.

Je me souviens du 6 décembre 1985.
C’était à Liège. La ville qui vient d’essuyer de mortelles blessures.
J’ai laissé passer quelques jours, sous le coup de l’émotion. Ce 13 décembre 2011 laisse de pénibles souvenirs pour les liégeois. La liste des décès s’allonge encore. La Place Saint Lambert est sinistre. Liège est affreusement triste.

Liégeois, je l’ai été plus de vingt ans.
J’y ai usé mes premières culottes.
J’y ai la plupart de mes plus vieux souvenirs.
De très beaux. De très tristes. De très durs.
Il y a 26 ans, déjà, un drame secouait la place Saint Lambert.
Plus exactement, le Palais des Princes Evêques, qui la jouxte.
Ce Palais des Princes Evêques, symbole de la puissance passée de Liège, et de son autonomie, est aujourd’hui un Palais de Justice.
Le 6 décembre 1985, j’avais 20 ans, un attentat à la bombe secouait le bâtiment qui accueillait la rentrée officielle du barreau, et faisait un mort.
Il n’y a pas d’année où je n’y pense.
Le choc que viennent de subir les Liégeois me ravive d’autant cette ancienne blessure.
Je ne connais pas les victimes de la tuerie de la semaine dernière. Je leur souhaite qu’il se trouve des tas de leurs proches pour raconter des souvenirs. Je ne peux que raconter mon vieux souvenir, pour avoir… comme une pensée commune, un moment d’empathie, de partage. De fraternité. De cette fraternité qui est sur les frontons de nos mairies.
Voilà.
Ce 6 décembre 1985, le mort de l’attentat, je le connaissais. Il s’appelait Philippe Balis.
Philippe était étudiant en droit, à l’université de Liège. Il avait obtenu l’autorisation d’être présent à la rentrée solennelle de la Conférence libre du Jeune Barreau de Liège. Une bombe avait été déposée là pour une sombre et crapuleuse histoire. La bombe n’était pas extrêmement puissante. Mais Philippe est passé à côté au moment de l’explosion. Un sale hasard.
J’avais passé mes années d’école primaire avec Philippe. En 1985, nous nous croisions encore toutes les semaines dans le local technique de la petite radio libre où nous animions chacun une émission. C’était l’époque vraiment libre de la radio. L’émetteur arrosait quelques milliers de personne. Nos copains nous écoutaient. Philippe vouait un culte à Phil Collins et Genesis, tandis que j’étais plutôt carrément The Cure. Mais c’était joyeux.
Aux obsèques, tous les jeunes gens de notre commune étaient là. Un paquet de monde aux yeux rouges de tristesse et de colère.
Durant la cérémonie, c’est un autre ami, Jean-Baptiste, qui s’est chargé de brosser le portrait de Philippe. Tous les deux étaient étudiants en droit, ensemble. On peut imaginer leurs fêtes communes. Leurs échanges de cours… Jean-Baptiste ne fut pas avare en souvenirs attachants, drôlatiques, curieux, intelligents… à l’image de l’étudiant brillant qu’était Philippe.
Bon. Les souvenirs brosse-à-reluire sont fastidieux. Même s’ils sont vrais. Comme ici.
J’en viens à la cruelle ironie de l’histoire.
Donc, Jean-Baptiste était mon ami aussi à l’école primaire déjà. Je me souviens avoir distillé en sa compagnie ma première bouteille de vin rouge, avec mon « petit chimiste ». On ajouta à l’alcool récolté quelques gouttes du jus d’une mandarine piquée à la cuisine… Le flacon parfuma le tiroir de mon bureau durant des années…
Jean-Baptiste et moi, nous étions, en primaire, dans la même classe, à l’école du village. Philippe n’était pas dans notre classe mais dans l’autre.
Au CM1 (enfin, l’équivalent belge), nous sommes partis à Holzgau, en Autriche, pour une semaine de classe de neige, toutes classes confondues.
Est-ce que Philippe était moins adroit avec des planches de bois aux pieds que pour les cours de droit ? Je n’en sais plus rien. Mais, le troisième jour, Philippe est revenu au gîte avec un membre cassé. Un bras, une jambe ? Je ne sais plus lequel.
« Ne t’inquiète pas, Philippe, tu ne vas pas rester seul très longtemps. Demain, je serai plâtré, moi aussi, et on finira la semaine ensemble » lui lance Jean-Baptiste, en forme de boutade, à son retour vespéral.
Le lendemain, Jean-Baptiste était plâtré, lui aussi. Et ils ont terminé le séjour ensemble.
Je ne sais plus si Jean-Baptiste avait raconté cette anecdote personnelle lors des obsèques. Franchement, ce n’est pas impossible. Et cela avait dû être tourné avec beaucoup d’humour. Jean-Baptiste n’en était pas dénué. Philippe non plus. C’est une litote. Je ne sais plus, non plus, si Jean-Baptiste ne lui a pas lancé une vanne du genre de celle qu’il avait lancée aux classes de neige, une dernière vanne, genre « à bientôt »… C’est pas impossible. Philippe allait manquer à beaucoup de monde.
Jean-Baptiste est mort quelques mois plus tard, dans un accident de deltaplane, un sport où il excellait. Philippe n’était plus là pour faire son portrait.
Voilà, je pars sur l’évocation de Philippe, et elle amène celle de Jean-Baptiste…
Nous étions enfants, mais l’enfance se brise très vite.
Aujourd’hui, il y a, à Liège, une Fondation Philippe Balis. Elle se consacre essentiellement à l'aide aux étudiants en droit qui sont en difficultés financières. Cette fondation fonctionne avec un capital versé alors par l’employeur du père de Philippe. Une belle manière de souvenir. Puisse-t-il se trouver quelques généreux qui aideront à perpétuer positivement le souvenir des victimes du 13 décembre 2011.

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