Je me souviens du bac

Je me souviens du bac ; vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il reliait les deux rives du golfe ; la nuit d’été était de celles qui invitent à la splendeur, à la sensualité, à l’alcool, douce, magnifiée par la lune. Nous venions d’assister à un concert dans la pinède qui occupe les ruines du château de Nafpaktos, à une dizaine de kilomètres d’Antirio;

Je me souviens du bac ; vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il reliait les deux rives du golfe ; la nuit d’été était de celles qui invitent à la splendeur, à la sensualité, à l’alcool, douce, magnifiée par la lune. Nous venions d’assister à un concert dans la pinède qui occupe les ruines du château de Nafpaktos, à une dizaine de kilomètres d’Antirio; la trompette et le saxophone cherchaient à séduire la souveraine céleste, ronde et immense, sa lumière intense  multipliée  par son reflet dans la mer, tandis que la batterie soutenait nos cœurs non sans les exciter ; ni les musiciens, ni les spectateurs n’avaient besoin de lumière artificielle ; rien de plus facile que de laisser nos imaginations vaguer dans  le temps, apportant des effluves de périodes autres où d’autres humains, il y a vingt-cinq siècles ou deux, ou seulement quelques décennies, avaient posé leurs fesses sur ces pierres, écouté de la musique, des orateurs, des acteurs. Nous étions dans l’enchantement d’un présent enluminé par la circularité du temps …


Nous sommes arrivés au port d’Antirio vers une heure du matin ; nous voyions un bac avancer vers la rive opposée pendant qu’un autre embarquait les véhicules ; des hommes, nombreux, s’affairaient, parlant fort et précis, donnant des ordres , accomplissant avec les bras des gestes bien rôdés pour indiquer aux conducteurs les manœuvres à faire pour ranger leur véhicule en file sur le pont, dans un arrangement respectant des critères parfaitement maitrisés mais qui nous échappaient, pas une place pour un mot inutile ; je conduisais ; en quelques secondes, il comprit que je ne parlais pas grec, il passa le bras par la vitre et tourna le volant en me faisant signe de laisser faire; avec adresse et précision, il gara le véhicule à vingt centimètres derrière le précédent et autant du voisin, me fit signe de descendre ; déjà il guidait un autre véhicule qui vint se placer à vingt centimètres du nôtre. Depuis l’un des ponts étroits qui constituaient les flancs du bac, je regardais  ces hommes, pratiquement tous en marcel, aux bras musclés, affichant, en bons grecs, une allure  fière et sérieuse exigeant le respect de leur virilité. L’enchantement perdurait, ce n’était plus celui de la langueur mais celui de la force humaine agissant sur le monde. La porte arrière fut relevée, les moteurs montèrent le ton, nous nous éloignâmes du quai pour traverser le détroit. A peine le temps de laisser l’impression d’être transportée par ces hommes s’installer, nous avons touché le quai de Rio après avoir, à mi-chemin, croisé un bac plein de véhicules et de gens se rendant à Antirio.


Nous avons repris la route le long du golfe, puis celle qui monte vers le village de Mamoussia et la maison du balcon de laquelle on voit, au-delà des cyprès, des oliviers er des vignes, le golfe où la lune se baignait toujours quand nous sommes allés nous coucher.
Il y a quelques années, le pont qui enjambe le détroit a été terminé, on paie pour l’emprunter ; le bac existe toujours mais n’accomplit plus que deux ou trois rotations par jour.

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