La Croix et la lanière.

20 Mai 1961. Demain c'est Pentecôte. J'ai passé mon samedi à regarder le grillage qui divise la cour en morceaux de puzzle, les sinistres fenêtres ouvertes ne laissent entrer que la chaleur sèche et poudreuse de l'été qui chez nous commence "tape -dur" au Printemps en finissant "tape-mou" en Novembre.

20 Mai 1961.

 

Alger Alger
Demain c'est Pentecôte. J'ai passé mon samedi à regarder le grillage qui divise la cour en morceaux de puzzle, les sinistres fenêtres ouvertes ne laissent entrer que la chaleur sèche et poudreuse de l'été qui chez nous commence "tape -dur" au Printemps en finissant "tape-mou" en Novembre. J'ai rangé mon cahier de textes dans mon cartable marron en carton, façon cuir déchiré aux entournures: j'm'en fiche, j' veux pas qu'on m'en achète un autre, une sacoche de fille, comme qui dirait qu'c'est un cartable pour faire semblant! Celui-là , il est à mon grand-frère qui m'a laissée y'à six piges, vu qu'un camion l'a chopé sur le trottoir, un jour de Ramadan, parce-que le chauffeur s'est évanoui sur le volant. A moi , on m'a pas dit qu'il était mort, j'ai compris qui reviendrait plus, quand ma mère pleurait même en mangeant et qu'j'allais tous les jours avec mon tube de lait Nestlé m'assoir sur une grande pierre brillante grise et blanche, où y'avait sa photo en "Communiant", les cheveux rasés sur les oreilles et le beau brassard blanc en avant.

 

Mme Sperosi se lève enfin, elle ressemble à Brigitte Bardot avec un plus gros "popotin". Elle nous enseigne le Français , le Latin et les décolletés débordants, nous les oeufs y sont encore au plat, on regarde le balcon, peut-être que le prochain sous-tif de la redoute nous donnera un peu plus de rab à remonter sous la combinaison. Mme Sperosi est une "Métropolitaine" qui a suivi son mari, officier en Algérie, elle nous apprend les déclinaisons latines comme on fait la charité aux pauvres qu'on connaît , elle est tellement sexy, on sait qu'à la sortie le père de Josianne est en bas de l'escalier à la photographier des yeux, Mme Sperosi , elle sourit discrètement comme dans "Cinémonde". Moi, je suis pressée, mon père à moi m'attend au lycée de garçons ou il a fini ses cours, c'est moi qui suis fière d'avoir un père que toutes les femmes regardent, il est grand , bronzé sur les muscles, les yeux bleu-marine de la mer d'Alger, il parle avec le proviseur. Je lui tiens fort la main pendant que les copines jalouses nous reluquent. On passe par le terrain vague tout craquelé de sècheresse, j'ai vraiment les pieds noirs de terre. Papa me fait sauter sur ses larges épaules, je profite de sa gaîté avant de retrouver le silence de maman. Deux jours de vacances, d'accord pour le casse-croûte au cimetière mais après, j'veux plus voir les yeux bleus de"Husky", de chien battu sur la tête de ma mère. Le bouquet à peine posé sur la photo, je rentre vite. Trois heures: on dirait qu'il pleut du soleil, tellement ça pénètre. Je file à la cave, je prends le vélo rouge avec la barre à garçon, celui de mon grand-frère, le mien j'y touche pas, une bicyclette de fille blanche et la barre qui tombe en bas comme une chaussette de mauviette amidonnée.

 

J'attaque en danseuse, les pointes aux pédales, le pont qui partage les grandes arcades de la ville et la cité des villas pelées, celle des pauvres , parvenus à rien et des parvenus au-dessus des arabes, parce qu'ils ont des maisons avec deux arbres devant et un portail à sonnette. J'ai plus de sueur, elle sèche" illico-presto" dans mes cheveux, çà y'est, après la descente en roue libre, je tourne à gauche, la troisième à droite c'est la "villa" de Mémé : la grille ferme un petit jardin touffu surveillé par mon abricotier, j'ouvre, le grincement rend inutile la cloche, le vèlo s'affale sur le mur, j'suis dans la véranda. Mémé est au fond, sur sa "Singer", la savate pédale aussi, le chignon blanc dodeline en cadence sur le tissu besogné par ses doigts d'araignée, elle fait toujours semblant de pas m'entendre arriver en me jetant , sans se retourner, son rituel : "Alors tu dis pas bonjour!" Je la bise sans m'attarder, because ça pique un peu. Tout est là immuable, les pots qui débordent d'eau, les bouts de dentelle, les vieilles chaises sans paille sous les carreaux multicolores qui brisent le soleil en mille morceaux précieux dans cette serre de fée Carabosse.

 

Elle me demande jamais pourquoi je viens. Moi je luis dis rien non plus vu que je sais pas trop bien, peut-être parce que j'ai une mémé de bande- dessinée et qu'elle me fait rire comme "Tartine Mariole"; après ma trop belle maman triste, mon papa trop tout, mon frère qui fait le "passe-muraille", ma petite soeur qui est née juste aprés notre mort et le dernier bébé frère qui passe son temps à boulotter des bananes. Ma Mémé c'est mon Amérique de la cité dont elle est la "Folcoche", la reine des charités aux éclopés, la "Folle de Chaillot "en Kabylie. Rien qu'à la suivre , faisant ses bienfaisances, le tablier à carreaux sur ses bas de coton reprisés, assise jambes écartées pour remonter ses jarretières d'élastique rose, c'est mon cinoch, une Mémé qui emmerde le bourgeois (dont mes parents), juste en étant "Elle". Pépé , j'ai pas connu, il est mort comme il a vécu, sans elle , sur sa tasse de café, devant la "Godin". Bon, on va pas s'attendrir, elle connaît pas le verbe. Son affection , c'est juste m'emmener avec elle, m'avoir confectionné mon trousseau de draps rèches brodés main qui m'attendent dans une cantinière en fer, elle me montre la vraie vie des petites gens qui entassent les jours en travaillant dur car rien d'autre n'est plus important.

Quand même, on va à Sainte-Monique vers six heures pour allumer un cierge sous Jésus qui a tant souffert pour nous et revient demain illuminer la chrétienneté.

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Mémé elle n'ira pas demain à la grande messe de dix heures. Elle veut pas s'afficher avec les gros colons et les riches de l'autre côté du pont, elle pense qu'elle est pas assez bien habillée pour sa fille en capeline noire et jambes Marlène Dietrich, elle fraye pas avec les curés, elle parle direct à Dieu et à ses saints, aux heures creuses. Je la suis cette rebelle "Pieds-noirs". Tous les gens qu'elle croise et ne salue pas sont autant de médailles récoltées au champ d'honneur. Elle méprise l'église et ses pompes, mais elle craint le saint sacrement et tout le Saint Frusquin. Moi je crois sans piper mot que Dieu, s'il est jamais descendu du ciel, c'est qu'ici c'est pérave et qu'il est pas bon non plus puisqu'il bousille tout ce qu'il a fait de bien.
Sainte-Monique a de beaux arbres blancs de fleurs à l'entrée, l'odeur d'encens me fait mon paradis frais dans le nez. J'y resterais bien une journée à pique-niquer, allumer une bougie à dix centimes sous la tronche de Marie, de St Antoine et toute la clique des allumés.
Mémé est venue aujourd'hui pour le Jésus sur croix ou est écrit dessus, en gros latin (que je maîtrise grâce à Brigitte Bardot) : "IN-RI".

 

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J'aime bien jouer avec les mots, pour faire rire. Souvent je fais un bide, tant pis çà me fait bidonner: alors je lance à Mémé, en lui montrant les deux bouts de bois croisés et l'inscription "C'est HEN-RI l'aviateur"! Immédiatement je sais que mon humour n'est pas apprécié. Après un temps d'incompréhension dont j'évalue mal la durée, elle lâche le supplicié, m'empoigne les bretelles, me sort de la glacière, psalmodiant : " Bâton merdeux, tu perds rien pour attendre". L'humiliation transpirante du chemin de retour est un vrai chemin de croix. De l'enchanteresse véranda, je ne vois briller que le martinet. Résignés, mes mollets se désignent, mon amour-propre dans les chaussettes, je passe un samedi soir muet. Même la soupe à l'oseille avec un œuf dessus, les mouches qui foncent en kamikazes sur le papier collant à spirales, l'intégrale de la famille Duraton, la partie de petits-chevaux avec la "Marie-Brizard", ne parviennent pas à me donner le courage de demander à Mémée, que même si c'est un blasphème, est-ce qu'elle a compris ma blague!
Je suis remontée sur mon vélo rouge, ça piquait un peu sur mes zébrures, quel beau Dimanche de Pentecôte, vraiment: LA CROIX ET LA LANIERE!
PS: Il y eut encore un été de sable bouillant à "la Madrague" d'Alger, une tripotée d'enfants dorés plongeant de la barque, un papa play-boy, une maman définitivement triste et belle. La Pentecôte de juin 1962 nous fit traverser la Méditerranée, on devenait tous Métropolitains. Je crois que Mémé( qui n'avait jamais pris un bateau )a dit en pleurant sur ses croquenots noirs et usés: "Mes enfants, c'est la Croix et la Bannière qui commencent".
Depuis, aucun ROI parmi les ROIS ne m'a empêchée de rire de lui.

 

 

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