… des Européennes 1984 : les 24 % de la honte

Ce 17 juin 1984, je préside le bureau de vote de l'école Célestin Freinet de Grande-Synthe. Ma ville de 25 000 habitants est une banlieue de Dunkerque. Pendant des siècles, elle était une paisible commune agricole où les paysans, après le té matinal(infusion de baies de sureau) accompagné de la tartine de smout (du saindoux) partaient travailler aux champs, dans cette immensité gagnée sur la mer, sans relief aucun. Le plat pays, chanté par l'ami Jacques.

Ce 17 juin 1984, je préside le bureau de vote de l'école Célestin Freinet de Grande-Synthe. Ma ville de 25 000 habitants est une banlieue de Dunkerque. Pendant des siècles, elle était une paisible commune agricole où les paysans, après le matinal(infusion de baies de sureau) accompagné de la tartine de smout (du saindoux) partaient travailler aux champs, dans cette immensité gagnée sur la mer, sans relief aucun. Le plat pays, chanté par l'ami Jacques.

Je suis l'un des dix adjoints de René Carême, Maire depuis 1971, originaire de Joeuf, l'un de ces Lorrains échoués sur les rivages de la Mer du Nord, en même temps que nos concitoyens d'origines espagnole, portugaise, maghrébine, polonaise et italienne venus travailler à Usinor, la fameuse usine sur l'eau, cousine de celle de Fos-sur-Mer dans le sud lointain.

Même le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, où les puits, ferment les uns après les autres, a apporté sa contribution, avec ses mineurs reconvertis en sidérurgistes. Si René consacre toute son énergie à ses fonctions de Premier magistrat, il continue de travailler à l'usine, en tant qu'électricien P2. Il veut conserver le contact avec ses camarades ouvriers, en bon militant syndical qu'il est depuis plus de trente ans. Le matin, à l'atelier, l'après-midi, à la Maison communale.

Avec l'implantation de l'industrie lourde, le village a vu sa population multipliée par dix et son territoire couvert de logements sociaux, construits à la va-vite, selon la méthode dite du chemin de grue – on bâtit aussi loin que la longueur de la grue le permet – sans plan d'urbanisme. Il faut, le plus rapidement possible, loger toutes ces familles qui arrivent en masse dans cet eldorado de l'acier. Les équipements collectifs sont le moindre souci des maîtres de forge et du gouvernement. L'élection d'une municipalité d'union de la gauche permettra, petit à petit, de bâtir crèches, haltes-garderies, salles de sports, de spectacles, centre de santé, MJC et même une polyclinique à but non lucratif ultra-moderne, afin que les Grands-Synthois de toutes origines se fondent dans un creuset commun.

Je suis fier d'avoir rejoint la municipalité au milieu de cette population aux origines si diverses. Les équipes de foot comptent dans leurs rangs Mohamed, Stanislas, Jean-Jacques, Joao, Franck et Manoel. Pour eux, une seule chose compte : défendre les couleurs de leur ville.

Nous remportons l'élection municipale de 1983 dès le premier tour avec plus de 70 % des voix. C'est mon premier mandat au sein d'une équipe chevronnée. Je vais devoir faire, tout à la fois mon apprentissage et mes preuves.

Notre politique de redistribution de la richesse semble porter ses fruits et favoriser l'unité d'une population issue de tous les horizons. En effet, les salaires sont modestes. Nous avons choisi d'offrir des services collectifs de qualité à toute la population pour lui garantir la meilleure qualité de vie possible. Les rémunérations décentes que les patrons refusent, nous leur faisons payer par la taxe professionnelle.

Mais les nuages se sont amoncelés depuis dix ans. Si la sidérurgie lorraine s'écroule, les usines modernes de Fos et Dunkerque souffrent aussi de ce qu'on appelle à l'époque la crise. Usinor a perdu la moitié de ses effectifs, et l'ensemble de l'économie dunkerquoise en subit les effets. Avec 18 % de taux de chômage, nous sommes bien au-delà de la moyenne nationale. La situation de Grande-Synthe est pire encore, avec 30 %!

Ce 17 juin, je préside mon bureau de vote. Et c'est aussi l'anniversaire de mes trente ans. Je vais être servi. À la clôture du scrutin, nous mettons les tables en place pour les scrutateurs. À peine 50 % des électeurs se sont déplacés, ça va aller vite. Après une petite heure, je prends la claque en pleine gueule. Avec 24 % en faveur du FN, je découvre qu'un habitant de mon quartier sur quatre a voté facho. Je suis sonné.

Au fond du bureau, je surprend le large sourire de l'un de mes voisins, avec qui j'ai encore partagé, la veille, la pinte de l'amitié au bistrot du quartier.

Ce jour-là, j'ai largué le monde des bisounours...

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