Un jardin de grand-mère

Bonjour à tous, Défi en ces temps de relatif désœuvrement : chaque jour, je posterai ci une nouvelle à lire. Je ne parlerai pas de confinement, promis ! N'hésitez pas à commenter, à donner votre avis... Un thème général : les objets. Bonne lecture !

Nous sommes à la campagne, dans la petite maison qui a vu naître ma mère et que ma grand-mère habite encore.

L’appartement de Paris n’est rien ; c’est ici que s’accumulent les mystères et les trésors, les uns n’allant pas sans les autres.
Devant la maison la rue est faite de graviers jaunâtres et quand exceptionnellement une voiture passe, il se produit un son tremblotant, comme un roulement de tambour étouffé, un bruit discret qui ne perturbe en rien le calme alentour. Un son calculé avec précision, tout juste suffisamment puissant pour vous avertir avec une délicatesse dont l’étrangeté s’accorde avec l’incroyable évènement : une voiture passe.
Elle s’arrêtera au bout de la rue, au croisement qui marque la fin de notre territoire et la porte d’entrée vers d’autres univers.

 

Sur un soubassement de pierre, une grille de métal sépare la maison de la rue. Un portillon en signale l’entrée, formé de fines barres de fer qu’une multitude de vis — des boulons poêliers — maintient sur une barre plus longue, en diagonale. A l’ouverture la porte s’agite en tous sens, elle est souple comme une feuille de papier, il faut la refermer rapidement pour qu’elle se cale à nouveau contre les deux piliers de béton qui l’entourent.
Sur une distance de deux mètres environ, un langue de terre battue s’étend entre la clôture et la maison. Sur la gauche, au sol, deux panneaux de béton cachent le trou sans fin qui abrite le compteur d’eau, tandis que la partie droite s’ouvre sur le jardin.

Le jardin. A l’échelle de mes petites jambes, c’est tout un pays étranger, un continent. Autour de la maison, une herbe folle, quelques arbres fruitiers, et l’incroyable groseillier à maquereaux dont le nom m’enchante autant que les épines et le goût suret des fruits, tout cela forme un premier terrain de jeu dont la frontière est constituée d’une petite construction basse qu’on appelle « le bâtiment ». Lui-même est composé de deux parties, l’une basse et encaissée que l’on appelle la cave et l’autre plus haute que l’on nomme l’atelier.
Accolé à celui-ci on peut découvrir ce qui ressemble à une maison dont les murs seraient faits de grillage : le poulailler. Là, plus aucune herbe ne subsiste. Le sol dur comme la pierre et noir comme l’ébène est le terrain de promenade de quatre ou cinq poules et d’un coq. Sur une longue planche de bois accrochée à l’unique mur qui forme le dos de l’atelier, des petites couchettes de paille s’alignent comme à l’intérieur d’un navire de guerre : chaque poule y a son emplacement réservé.
Le matin, j’accompagne ma grand-mère récolter les oeufs par dizaines. Ils seront ensuite emballés un a un dans du papier journal sur lequel elle inscrira la date de ponte.
Grand-mère est la personne la plus têtue que je connaisse et on ne lui fera jamais changer d’avis, d’autant qu’il est clair qu’elle représente, malgré son grand âge, une sorte d’autorité absolue et incontestable : elle est la mère de la mère.
Chaque jour, elle continue donc d’inscrire la date sur le coté intérieur du papier, ce qui rend impossible de consommer en premier les œufs les plus anciens sans avoir à défaire l’ensemble des petits paquets.
Peu m’importe ; malgré mon jeune âge, on m’associe à cette tâche et je saute de joie quand j’apprends qu’on va manger une omelette. Le tri des œufs est une cérémonie enchanteresse que nous effectuons tous les deux, grand-mère et moi. Elle est la seule personne qui semble s’intéresser vraiment à ma modeste personne.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.