Dans le temps, il y avait de vraies escales


Quand j'avais une vingtaine d'années, je travaillais au port de Dunkerque chez Worms CMC, au service consignation. Mon boulot consistait à remplir les manifestes de chargement sur une machine mécanographique antédiluvienne, tâche monotone et répétitive. Et, de temps à autres, « on » m'autorisait à accompagner un ancien pour accueillir le cargo de l'un de nos clients.

J'acceptais toujours avec joie. J'adorais monter à bord et respirer un parfum d'aventure. Le commandant de bord était heureux de voir d'autres têtes que celles de son équipage et, en règle générale, tentait de nous retenir au-delà de nos obligations commerciales et administratives, avec quelques godets de whisky bien tassés. Heureusement, à l'époque, je n'avais pas encore le permis de conduire...

Il circulait, sur ces quais, les plus septentrionaux de France, de nombreuses légendes dont les marins ont le secret. Je m'en vais vous en narrer une.

Le héros de cette histoire s'appelle Gérard. À cette époque, il était second sur l'un de nos fiers cargos, le Ville de Reims, de la Navale et commerciale havraise péninsulaire – la fameuse NOCHAP.

Bel homme, il comptait de nombreux succès féminins lors des escales, car en ces temps-là, il y avait encore des escales dignes de ce nom. Les bateaux transportaient leurs cargaisons à fond de cale. Il fallait des grues, des dockers et des pointeurs pour décharger les marchandises. Ça prenait du temps, ça avait l'inconvénient de créer beaucoup d'emplois qui coûtaient cher aux actionnaires, mais les marins avaient quelques jours pour se reposer, remplir les caisses des bistrots de la cité de Jean-Bart et des ports lointains et nouer des relations chaleureuses quoique éphémères avec les autochtones.

Maintenant, on vide les bacs à containers en quelques heures, on y recolle de nouveaux containers à toute berzingue et vogue la galère et ses rameurs philippins ou indonésiens. Les matelots n'ont même plus le temps d'aller se taper un gorgeon dans les troquets du port. De toutes manières, ils n'en ont pas les moyens. Mais je digresse.

Un beau soir de septembre, à Buenos-Aires, allongé sur le lit de sa chambre de l'hôtel Belgrano, Gérard se réjouissait de l'étreinte prochaine avec la superbe Consuelo, rencontrée dans les bureaux du consignataire de sa compagnie maritime. Le temps de remplir quelques papiers, ils s'étaient mutuellement séduits et avaient décidé de passer, ensemble, sans formalités inutiles, une soirée dont ils savaient l'un et l'autre qu'elle serait sans lendemain.

Consuelo était d'une beauté émouvante. D'un taille moyenne, elle arborait un corps quasi-parfait aux courbes voluptueuses sous une peau bise et de longs cheveux noirs. Elle rayonnait de sa quarantaine radieuse. Gérard, dans la plénitude de la cinquantaine était fier de la virilité triomphante qu'il allait présenter à sa rencontre d'un soir.

Tout deux avaient passé une excellente soirée au restaurant où Consuelo avait dévoré à pleines dents les savoureux asados, tout en suçotant des piments rouges explosifs qu'elle affectionnait particulièrement.

Gérard et Consuelo savaient qu'ils allaient se donner l'un à l'autre pour une seule nuit. Chacun souhaitait faire à l'autre le cadeau d'un beau moment et garder le plus joli des souvenirs. Aussi, Consuelo décida d'offrir à Gérard, en préambule, une tendre gâterie buccale.

Tout doucement, avec délicatesse, elle saisit le vit de son amant d'un soir et, bouche et langue expertes, commença à lui appliquer de câlines attentions.

Après quelques secondes à jouir de ce tendre cadeau, Gérard, le visage soudainement congestionné, se retira précipitamment des lèvres accueillantes et se précipita en hurlant dans la salle de bains. Il tendit sa fierté, encore turgescente, sous l'eau froide du robinet afin d'éteindre le feu qui la consumait.

Les piments rouges dévorés par Consuelo avaient eu raison de sa virilité.

Se tordant de douleur, il fallut plus d'une heure pour que le volcan cesse de cracher sa lave. Entre-temps, la magie s'était évanouie en compagnie de Consuelo qui avait claqué la porte de la chambre dans un furieux claquement de talons aiguilles.

Quelques semaines plus tard, rentré à Dunkerque, Gérard s'offre quelques pintes de bière en compagnie de ses amis dans le bar le plus fréquenté de la cité de Jean-Bart, en Citadelle, Chez Borel. Le second du Ville de Reims leur confia son aventure, en quelques mots simples et conclut : « Je vous jure, les gars, à ce moment-là, j'ai vu ma b... fumer ! »

 

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