je me souviens de la grosse Renée

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Je devais avoir une douzaine d'années et des contingences familiales m'avaient amené à vivre, pendant quelques semaines, dans une institution qui recevait des enfants atteints de polio, quelque part au Pays basque. On y accueillait aussi des enfants à la pathologie mal définie dont personne ne voulait, qu'on appelait des "nerveux"et même une myopathe, la grosse Renée, qui ne bougeait plus dans son fauteuil roulant. Tout un petit monde de mômes appareillés qui tentaient tant bien que mal de travailler, de jouer et, même, pour les plus âgés d'aimer.

Mais il sautait très vite aux yeux que chacun d'entre eux posait aux éducateurs, aux kinés, un problème spécifique et qu'aucun appareil standard n'était susceptible de s'adapter à chacun de ces corps déviés, déformés. Il y avait les tordus qu'il fallait redresser, les tremblants qu'il fallait étayer, les paralysés auxquels il fallait réapprendre à bouger le petit doigt. Et puis, il y avait la grosse Renée qui ne pouvait plus espérer être redressée, étayée ni acquérir la moindre autonomie. et qui dégoulinait de graisse dans son fauteuil.

Le retour à la norme de ces enfants ou, du moins, à ce qui s'en rapprochait le plus, le retour à une position verticale, celle de l'homo erectus, le retour à la rectitude physique qui, inconsciemment, est associée à la rectitude morale ne pouvait s'effectuer avec la panoplie orthopédique qui était mise à la disposition du personnel soignant. Il était donc obligatoire de s'arranger avec le règlement et la rigidité administrative qui n'avait jamais pu prévoir une telle diversité de malformations, une telle abondance de malfaçons, et transformer les jambières, coudières et autres genouillères en cuir et acier chromé qui n'existaient qu'en trois ou quatre modèles, afin qu'elles puissent s'adapter à chacun de ces corps difformes. Et j'admirais l'ingéniosité bricoleuse de tel ou tel éducateur ou kiné qui fabriquait, à la demande, l'appareil qui convenait à Pierre ou à Paul, oeuvre unique, chef d'oeuvre sans réplique possible, comme Pierre et Paul étaient eux-mêmes uniques et irremplaçables. Tel apportait son idée, tel autre son savoir-faire ; il y avait des discussions sans fin, des problèmes apparemment sans solution, des eurékas triomphants. Et ça marchait, et ils marchaient, ce qui avait tout d'un miracle, même s'il y aurait eu besoin, parfois, d'un peu d'huile dans les rouages.

Et la grosse Renée, me direz-vous ? Eh bien, pour elle aussi, ils avaient trouvé quelque chose puisqu'il fallait qu'elle s'occupe et qu'elle ait le sentiment qu'on ne l’abandonnait pas. La grosse Renée tapait à la machine, grâce à un système compliqué de câbles, de poulies, de ressorts qui en faisait comme une énorme marionnette, mais c'est elle qui l'actionnait, c'est elle qui en tirait les ficelles, si j'ose dire, et elle écrivait, oh très lentement, en soufflant beaucoup, en souffrant beaucoup, et, chaque fois qu'elle parvenait à la fin d'un mot, un grand sourire illuminait son visage et en faisait remonter un instant les muscles avachis.

Je n'ai jamais lu l'histoire qu'elle écrivait et je doute qu'elle ait eu le temps, à l'allure où elle allait, de parvenir à son terme. Mais la grosse Renée demeure pour moi associée, non pas à l'épreuve de l'écriture ce serait trop facile, ce serait un jeu d'écrivain, un vain jeu d'écrivain vaniteux, mais aux relations complexes qu'entretiennent la création et la matière qu'elle a à organiser ou contre laquelle elle doit se battre, matière toujours trop rigide ou trop molle, matière ici représentée par le corps, celui noué des polios, celui vague des nerveux, et par l'administration elle-même qui ne fonctionne que grâce à la généralité normative de ses règlements et la rationalité grise de ses statistiques.

 

 

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