Le Nain Jaune

Bonjour à tous, Défi en ces temps de relatif désœuvrement : chaque jour, je posterai ci une nouvelle à lire. Je ne parlerai pas de confinement, promis ! N'hésitez pas à commenter, à donner votre avis... Un thème général : les objets. Aujourd'hui, nouvelle n°3 : le Nain Jaune. Bonne lecture !

Tout d’abord il y a la boite de forme carrée, en bois. Un bois fragile, très fin, qui donne à l’objet un aspect précieux et rare. Sur le couvercle est collé un papier jauni avec un grand dessin coloré qui surgit d’un entrelacs de formes incompréhensibles.
Pour la première fois, on m’offre de participer à un jeu, avec les grands. C’est l’été, les grandes vacances, et ce soir je n’irai pas me coucher tout seul en écoutant les murmures des grandes personnes.
Des lettres cursives forment une ligne étrangement inclinée qui barre le couvercle sur toute sa longueur. De son doigt, ma mère m’invite à en déchiffrer un à un les caractères dont je peine à former des mots et dont le sens m’échappe : le nain jaune. Le dessin du couvercle que j’observe alors à nouveau représente un personnage aux proportions grotesques dont la bouche est largement ouverte sur un rictus tout autant malsain qu’outrageusement joyeux.

Mais pourquoi diable celui-ci est-il habillé de jaune ?

Sur la grande table de la salle à manger c’est un objet plein de secrets, un objet destiné à des adultes avertis, tout droit sorti d’une tradition magique et moyenâgeuse qui s’offre à mon regard et, bien conscient de l’honneur qui m’est fait, je n’ose poser les questions qui me brûlent les lèvres. Quelque chose, une intuition m’avertit que toute parole briserait la magie de l’instant.

On en retire devant moi le couvercle, avec d’infinies précautions. Le bois, très ajusté, agit comme une ventouse à l’ouverture et il faut glisser les doigts dans l’espace qui se libère en tournant l’objet, quart de tour part quart de tour. Il me semble naturel que l’opération soit difficile tant le contenu doit receler d’importance et de valeur.
On pose à l’écart le couvercle de bois et le trésor apparait enfin. Un mystère déjà dans la découpe du plan carré en cinq cases : une croix semble avoir d’abord été tracée, divisant l’espace en quatre parties égales contrariées par la case centrale, la seule qui soit elle aussi de forme carrée, disposée sur une diagonale et dont les arrêtes viennent couper le bel arrangement cruciforme. Dans cette géométrie déviée se logent, j’en suis sûr, des forces secrètes.
Ma grand-mère, propriétaire officielle de l’objet, remarque mon regard émerveillé posé sur la case fabuleuse :

Ça, c’est le sept de carreau, le sept qui prend !

Carreau, trèfle, coeur, pique, je ne connais rien encore au monde des cartes que l’on m’explique pour la première fois. Le jeu en notre possession comporte cinquante-deux cartes divisées en quatre couleurs : deux noires et deux rouges.
Bien entendu, tout cela serait trop simple, trop logique et il va falloir extraire vingt cartes pour n’en conserver que trente-deux. Tous les nombres compris entre deux et six disparaissent : je comprends qu’ici on ne considère que les cartes vraiment importantes et qu’on ne s’encombre pas de la piétaille. L’enjeu est grave, on se doit d’aller à l’essentiel.
Quand je fais part de mes réflexions à l’assemblée, j’apprends qu’on a fait pour moi une exception et que l’on joue habituellement avec l’ensemble des cinquante-deux cartes.
Je comprends que je ne suis encore qu’un apprenti sur la voie de l’initiation. On ne peut certainement pas me confier toutes les clés dès la première séance : à moi de faire mes preuves pour progresser sur le chemin de la connaissance.

J’accède à l’immense honneur d’obtenir six cartes que l’on m’apprend à tenir convenablement en main. Je n’ai que cinq ans et demi et celle-ci est bien petite pour contenir l’ensemble de ce trésor. Les figures, valets, rois et dames portent des noms étranges, imprimés verticalement, et si les cartes comportent un recto et un verso elles sont en revanche totalement symétriques. Une ligne les coupe en deux comme un miroir, ce qui accentue encore ma perplexité.
L’ensemble du jeu est réparti entre les quatre participants et j’obtiens le même nombre de cartes que les initiés. Six d’entre elles prennent place dans ma main, huit demeurant sur la table, face contre le bois.
Je découvre que l’un des joueurs est invisible : j’imagine qu’il s’agit du plus puissant, du plus instruit — sans doute un mage.

Depuis le début de la cérémonie un petit sac de feutrine vert, fermé d’un cordon écru, est resté posé sur le couvercle renversé. Grand-mère le saisit, les yeux brillants, et en renverse le contenu à même la table :

Allez, la fortune !

Une monnaie inconnue s’étale sous mes yeux. Des pièces d’ivoire rondes et ce qui m’apparait comme de petits billets rectangulaires dont les dimensions me semblent instinctivement inversement proportionnelles à la valeur. Quelques pièces véritables, mais percées, complètent l’ensemble.

De tout ce trésor il faut d’abord faire l’inventaire : les pièces rondes sont décomptées ensemble et les plaques sont posées les unes sur les autres en fonction de leur taille. Bientôt, c’est une véritable ville d’Amérique en réduction qui apparait sur la table du salon, avec ses tours de hauteurs variables, ses avenues, ses improbables Guggenheims circulaires.

Tout ceci nous est équitablement réparti. Rien pour le mage, cependant. Arrive l’instant que je soupçonnais : comme l’ambiance générale me rappelait furieusement les fastes incompréhensibles de l’Eglise, le temps de la quête était venu. Il fallait remercier Dix de Carreau, Valet de Trèfle, Dame de Pique et Roi de Coeur en fonction de leurs mérites respectifs avant de satisfaire l’appétit du Sept-qui-prend comme on verse une obole aux Saints dans quelque espoir secret.
Le jeu est une cérémonie à laquelle je suis pour la première fois convié. Nous complotons en famille et même si j’ignore tout des enjeux réels, je me sens pénétré de l’importance de l’instant. Est-ce que demain, tout sera comme d’habitude ? J’en doute fort. Une étape importante de ma formation vient d’être franchie. J’accède à un monde nouveau : je suis accepté dans le monde secret des Grands.

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