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A l'heure suisse

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Billet de blog 2 mai 2009

"Max Frisch, citoyen" : un documentaire un peu … suisse.

La critique helvétique est quasi unanime : c’est un documentaire sur Max Frisch à la fois pédagogique, intéressant et franchement nécessaire que nous propose le réalisateur Mathias von Gunten. Toutefois, le parti pris est résolument hagiographique : on se retrouve en fait avec un film plutôt lisse qui ne laisse pas ressortir les aspérités et les zones d’ombres du personnage. Dommage, puisque c’est aussi ce qui faisait richesse de cette grande figure : son côté iconoclaste, son goût pour les polémiques et la contradiction en font un personnage plus compliqué que ce qui nous est présenté.

Camille&Guillaume
Journaliste et enseignant
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La critique helvétique est quasi unanime : c’est un documentaire sur Max Frisch à la fois pédagogique, intéressant et franchement nécessaire que nous propose le réalisateur Mathias von Gunten. Toutefois, le parti pris est résolument hagiographique : on se retrouve en fait avec un film plutôt lisse qui ne laisse pas ressortir les aspérités et les zones d’ombres du personnage. Dommage, puisque c’est aussi ce qui faisait richesse de cette grande figure : son côté iconoclaste, son goût pour les polémiques et la contradiction en font un personnage plus compliqué que ce qui nous est présenté.

Max Frisch, citoyen retrace le parcours de cet intellectuel des années 30 aux années 80. Frisch, tout comme Dürrenmatt, incarne la figure de l’intellectuel suisse de l’après-guerre. Ses réflexions autour de l’identité nationale, de la culture allemande, de la dénazification, ses engagements contre la guerre du Vietnam, son opinion critique et distancée à l’égard des communismes en font un bel exemple de penseur engagé. Alors que de nos jours la figure de l’intellectuel tend à se faire remplacer par celle de l’expert, ce film a le mérite de relancer la discussion sur le rôle des intellectuels dans la société helvétique, ou plutôt … sur leur silence.


Le fil de la narration se déroule de manière chronologique. Des glissés sur des images d’archives se juxtaposent à une voix qui lit des extraits du Journal de Max Frisch. Le procédé a beau être efficace, il se révèle à la longue un peu pompeux. Parfois, des petits films tournés par Max Frisch lui-même viennent prendre le relais des photos. On se félicite alors que l’intellectuel ne se soit jamais essayé au cinéma… Heureusement, des extraits d’entretiens menés auprès de personnages qui ont côtoyé l’intellectuel cassent un peu le rythme pépère du documentaire.

Très vite, on constate que ses relations avec les femmes et avec sa famille semblent problématiques. Les enfants de son premier mariage sont brièvement évoqués. La succession de ses conquêtes féminines rythment les décennies découpées dans le documentaire sans que le réalisateur semble s’en rendre compte. Le film veut raconter l’histoire d’un homme à travers sa propre parole, d’où la lecture des extraits de ses journaux, mais aussi à travers la parole des autres. A ce titre, il eût été intéressant d’écouter les membres de sa famille s’exprimer à son sujet, au côté de ses amis intellectuels. Malheureusement, ce n'est pas le cas. Il y a comme une sorte de pudeur tout helvétique à ne pas trop dévoiler l’intimité du personnage public. On passe du coup à côté de ce qui était censé constituer le ciment du documentaire : l’homme. De Max Frisch, au final, on en apprendra peu. De la Suisse depuis et sur laquelle il s’exprime, encore moins.

Quelques problématiques sont certes vaguement esquissées : le rôle de la Confédération lors de la Seconde Guerre Mondiale, la société helvétique à la fois conservatrice, conformiste et rigide, l’affaire des fiches, … . Malheureusement ces éléments sont peu problématisés. On attend du spectateur une bonne connaissance de l’histoire suisse et un avis entendu sur les dossiers qui ont fait problème. De plus, par son parti pris peu critique, le film ne rend pas vraiment compte des polémiques suscitées par les prises de position de Frisch. C’est pourtant en cela qu’il s’est révélé efficace et nécessaire pour la Suisse. Frisch a été un des premiers à porter sur la place publique le refoulement des juifs à la frontière helvétique dès le début des années 40. Dès la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, il portera sa réflexion sur le devenir de la culture allemande après le génocide : "lorsque les hommes qui parlent comme moi et qui aiment la même musique que moi ne sont aucunement à l’abri de devenir des monstres, où puis-je en tirer la certitude que j’en suis moi-même à l’abri ?" (Kultur as alibi, 1949). Plus tard, en pleine guerre froide, on le retrouvera à l’Est, participant à un congrès pour la paix… qu’il quittera en claquant la porte. Max Frisch semble partout là où on ne l’attend pas. Il cultive un réseau d'amis intellectuels des deux côtés du bloc. Le documentaire revient également sur ses nombreux voyages et ses déménagements qui semblent toujours le ramener à sa ville natale de Zürich (Frisch a résidé aux Etats-Unis, à Berlin, à Rome, et au Tessin). L’intellectuel tissait un rapport complexe à son identité nationale et Mathias Von Gunten semble complètement passer par dessus. Tout comme il paraît oublier que Frisch a suscité bien des fâcheries auprès de ses amis.

Au final, il n’y a que Max Frisch pour sauver ce film. Les extraits de son journal égrenés dans le documentaire suffisent à nous donner envie de (re)découvrir cet intellectuel à la fois complexe, engagé et courageux.

Max Frisch, citoyen, Mathias Von Gunten, 1h30 environ

Critiques :

Article de L'Hebdo par Antoine Duplan

Critique de Jean-Louis Kuffer sur son blog

Article du Courrier par Anne Pitteloud

Guillaume Henchoz

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