Plaidoyer pour une utopie raisonnée.

 De nos jours, l'utopie n'a pas bonne presse. Avoir une ambition pour l'humanité, et la projeter dans un futur qui va guider nos choix présents, fait passer celui qui ose en faire état pour un benêt. « Quoi ! Tu en es toujours là ? Mais atterris, regarde autour de toi, cela n'a pas de sens d'imaginer un avenir meilleur. Au contraire ! Regarde ce qu'ont apporté comme malheur, dans les sociétés où ils se sont mis en place, les régimes aux idéologies utopistes! ».

 

De nos jours, l'utopie n'a pas bonne presse. Avoir une ambition pour l'humanité, et la projeter dans un futur qui va guider nos choix présents, fait passer celui qui ose en faire état pour un benêt. « Quoi ! Tu en es toujours là ? Mais atterris, regarde autour de toi, cela n'a pas de sens d'imaginer un avenir meilleur. Au contraire ! Regarde ce qu'ont apporté comme malheur, dans les sociétés où ils se sont mis en place, les régimes aux idéologies utopistes! ».

Bon, votre interlocuteur marque un point, et des images de Khmers rouges ou de totalitarisme soviétique vous font replier votre utopie pour la mettre sur l'étagère des signes de votre ringardise.

Et pourtant, je soutiens que l'utopie est nécessaire. Je pense même qu'elle est indispensable. Et qu'il convient donc de l'étudier, l'interroger, la critiquer, non dans son existence d'utopie, mais dans les formes qu'elle prend; et pas de la vilipender par principe. Car elle nous guide, nous propose un but à nos décisions autre que la satisfaction immédiate de nos besoins ou de nos envies. Elle est ce qui nous montre la direction. Autant bien évaluer la pertinence de celle qui sera choisie, au détriment d'une autre.

Le Président Nicolas Sarkozy, en parlant au pape, parle d'espérance. Et il est vrai que l'homme vit d'espoir. Mais d'espoir en quoi, là est la question.

On nous laisse entendre que l'utopie est le pire des maux, une aliénation à un fantasme idéaliste qui nierait la réalité, et s'opposerait à un pragmatisme seul garant d'une quelconque action positive sur la réalité. Cette conception suppose une opposition entre ces deux termes, utopie et pragmatisme. Alors qu'ils sont au contraire complémentaires. Une utopie qui ignore le pragmatisme est effectivement dangereuse. Un pragmatisme sans utopie fait régresser le bien commun.

L'homme vit d'espoir (si l'on accepte ce présupposé) mais ce dernier, qui va guider ses projets et ses actes, prendra des formes différentes: espoir d'un paradis après la mort, espoir de la construction d'un monde meilleur, espoir d'une meilleure vie pour ses enfants, espoir d'une meilleure vie pour lui, espoir de profiter au maximum de tout, espoir d'avoir le plus de pouvoir, etc. J'ai volontairement mis en ordre décroissant selon la distance du projet à celui qui l'émet. Ces différents projets pouvant se chevaucher.

Alors, l'utopie? C'est le modèle, non directement réalisable, qui va servir à la mise en place de sociétés “plus heureuses” comme dit Le Petit Larousse. Ceci nécessiterait de définir ce qu'est une société "heureuse", ou le bonheur, mais c'est une autre, et vaste, question. Dénigrer l'utopie, c'est laisser entendre que l'on peut ne pas avoir de modèles pour la construction des sociétés futures. Qu'il peut s'agir simplement de s'adapter “pragmatiquement” à la réalité.

C'est faux, car, sans utopie, il y a les contre-utopies, modèles qui ne sont pas élaborés avec la notion du bien ou du bonheur. Il y avait “Le Meilleur des Mondes” et “1984”, il y a maintenant le "pragmatisme économique", lequel est une sorte d'utopie des marchés, où il ne s'agit pas du bonheur d'une société et des hommes, mais de celui des financiers.

On veut nous faire croire que le fait d'organiser ses actions à partir d'une utopie, aliène, comme la religion a pu aliéner les hommes. Je pense que c'est l'inverse. Le terme même implique que le modèle n'est pas réalisable. Il n'y a pas aliénation. Il s'agit simplement de savoir dans quel sens on veut agir. L'aliénation commence quand on est dupe du mirage utopique, soit qu'on perde de vue le pragmatisme, soit, surtout, que l'utopie serve d'alibi, et de couverture, à l'abus de pouvoir de certains. Mais dans ce cas, soyons-en sûrs : le problème n'est pas l'utopie, c'est le goût du pouvoir qui peut faire feu de tout bois, idéal ou pragmatisme.

Ce qui importe, c'est le contenu du modèle. Quelle forme a l'espoir.

Le bonheur apporté par le tout-économique serait à portée de mains. De porte-monnaie, plutôt. “Chinois encore un effort pour être révolutionnaire” était le titre du film de rené Viénet. “Consommateur, encore un effort de travail et de consommation, et d'adaptation aux saintes lois du marché, pour être vraiment heureux”. Ce ne serait pas utopique, ce serait pragmatique. Devenir propriétaire, cela rendrait heureux. Ah bon... Circuler en ville dans une voiture conçue pour la brousse, aussi. Ah bon... Travailler dix heures par jour, et le week-end, et gagner beaucoup d'argent, cela rendrait heureux, parce que l'argent rend libre. Vraiment ? Mais encore ?

Définir l'utopie, savoir vers quoi l'on tend, vers où l'on a envie d'aller, me parait essentiel, même en étant conscient que l'on ne peut y arriver. Surtout, d'ailleurs, en étant conscient que l'on ne peut pas y arriver. Car on peut tenter de s'en approcher, et c'est déjà beaucoup.

A l'inverse, le rapprochement des buts jusqu'à une réalisation immédiate, préconisé par les contempteurs de l'utopie, n'implique pas la suppression de modèles de société, mais permet qu'ils soient dissimulés.

Si l'on n'est pas, en ce qui concerne les actes fondateurs de la société, dans une démarche éclairée par l'utopie, on repart en sens inverse, celui des actes sans projet sociétal explicite. et en particulier sans celui d'aller vers une “société heureuse”. D'autres projets agissent alors en sous-main, enrichissement des plus riches, augmentation des pouvoirs de ceux qui l'ont déjà : la version humaine d'une loi de la jungle qui n'est même pas limitée par l'instinctive protection de l'espèce que notre humanité a manifestement perdue depuis longtemps.

Sans utopie, au nom de quoi défendrait-on les plus faibles ? Et, si l'on ne défend pas les plus faibles, vers quoi va la société ?

 

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