espoir

La religion est-elle une condition indispensable de l'espoir? Je ne parle pas de l'espérance, je parle de l'espoir. L'espérance me semble laisser planer un indéfinissable flou, quant au but de celle-ci. Comme s'il était important d'espérer, certes, mais indépendamment de la conscience claire de ce que l'on espère. L'espoir me semble à la fois plus vaste et plus précis.

 

 

Elle va bientôt mourir. Elle le sait, mais elle le sait depuis longtemps puisque son cancérologue lui a annoncé la fin des traitements il y a de longs mois déjà, en lui expliquant que ceux-ci ne servaient plus à rien. Sa fin était proche. Du coup, tout le monde l'a enterrée, y compris elle-même. Mais voilà que survient l'inattendu, un répit : elle est jeune et beaucoup plus résistante que prévue. Son corps s'oppose de toute ses forces au verdict, et elle revit quelques mois d'une existence quasiment normale. Elle me confiera ensuite l'effroyable du vécu de ces dernières semaines : « A partir du moment où j'ai compris que plus rien ne pouvait être fait et que j'allais mourir, je n'ai plus eu d'espoir. Et comment peut-on vivre sans espoir? ».

Cette phrase, je me la répète souvent. Elle me sert de guide, de boussole. Peu importe de quoi est fait cet espoir, vers quoi se dirige chaque aiguille personnelle orientant le désir de la personne. Mais il faut qu'existe la possibilité de l'espoir.

L'espoir d'une vie éternelle, pour supporter la conscience tragique de la durée finie de notre vie sur terre. L'espoir du paradis, en récompense de tant d'efforts apparemment vains. L'espoir de transmettre à ses enfants quelque chose que l'on a soi-même reçu de ses ascendants, ou, au contraire, celui de les faire bénéficier de bienfaits que l'on ne nous a pas transmis en héritage...

Le religion a porté cet espoir, permettant d'accepter des sacrifices immédiats pour l'obtention d'un but éloigné (ce qui ressemble fort à ce que la psychanalyse appelle l'acceptation de la castration : accepter de perdre une partie pour sauver le tout).

Qu'en reste-t-il dans notre société matérialiste et nihiliste?

Une récupération mercantile de ce besoin d'espérer en quelque chose (« Comment peut-on vivre sans espoir? ») nous décrit de façon gourmande des buts immédiatement atteignables. Et nous sommes captifs de ces miroirs aux alouettes. Croyant obtenir le bonheur, là, tout de suite. Pour quelques deniers.

La personne dont je parlais plus haut, elle les a eus, ces jours de répit, ces semaines, ces mois. Mais elle en a moins profité que d'une seule journée où elle aurait pu espérer.

Ce n'est pas la possession qui apaise notre soif, c'est la direction de notre regard. On peut se réveiller le matin de sa mort en souriant sur un rayon de soleil, ou sur la main serrée de l'être aimé. Si l'on est resté vivant, si l'on a continué de croire en l'homme, en sa capacité d'apprendre et de se dépasser. Si l'on n'a pas abandonné notre humanité pour la chosification des êtres auxquels nous sommes de plus en plus conviés.

Quel espoir, dans une société où les sentiments doivent être tus ou "positifs"? Où les mots doivent être atones, les pensées conformes ? Quel espoir quand l'originalité est une tare, la critique, une déviation ? Quel espoir, si le but de celui-ci ne peut être que d'avoir?

Emporterons-nous notre écran plat dans notre tombe ?

 

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