Pourquoi nous aimons le vuvuzela

Loin des clichés véhiculés au début de la compétition, l'instrument écrit une nouvelle géographie sonique des stades, écrivent ensemble Laurent Dubois, universitaire américain spécialiste du soccer, et Achille Mbembe, qui enseigne à Johannesburg.

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Loin des clichés véhiculés au début de la compétition, l'instrument écrit une nouvelle géographie sonique des stades, écrivent ensemble Laurent Dubois, universitaire américain spécialiste du soccer, et Achille Mbembe, qui enseigne à Johannesburg.

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L'histoire du Mondial sud-africain est désormais indissociable de celle du vuvuzela. S'agissant de cet objet en plastique dont le son –surtout lorsqu'il est produit par la foule– ressemble à s'y méprendre à celui d'un essaim d'abeilles, tant de sottises auront été dites et écrites depuis le début du tournoi.

Comme chaque fois lorsqu'il s'agit de «choses africaines», l'on a voulu faire croire que cette «trompette du pauvre» serait un exemple de primitive absurdité et d'hystérie de masse. Elle émettrait non des sonorités et encore moins des mélodies, mais un bruit mécanique et infernal, une sauvage cacophonie aussi monotone que dénuée de tout contenu et de toute signification. La prédominance du vuvuzela aurait contribué à la disparition d'autres traditions d'animation des matches de football. Les chansons folkloriques, par exemple, auraient été remplacés par du pur bruit.

L'heure étant au bannissement –que l'on songe à la burqua ou encore aux minarets dans maints pays européens– certains sont allés jusqu'à en réclamer l'abolition.

Le fait majeur de ce tournoi est pourtant simple. Contre les prédictions de maints prophètes de malheur, l'Afrique du Sud a bel et bien organisé l'une des coupes du monde de football les plus réussies de l'histoire de cette compétition. Les stades –ultra-modernes– ont tous été livrés à temps. Les avions décollent et atterrissent à l'heure dans des aéroports flambant neufs. Les services hôteliers sont comparables à ce que l'on trouve de meilleur partout ailleurs dans le monde. Sur le plan financier, les dividendes défient toutes les prévisions. Le pays est en fête malgré l'élimination de sa sélection nationale. Des centaines de milliers de visiteurs qui ont déferlé dans le pays, aucun n'a, du moins jusqu'à présent, perdu la vie aux mains des criminels. Au contraire, à des degrés divers, tous font l'expérience d'une hospitalité foncière que beaucoup disent n'avoir éprouvé ni en Corée ni au Japon (2002), encore moins en France (1998) et en Allemagne (2006).

Il a donc fallu trouver, ailleurs, les signes du chaos et de la «violence africaine» qu'annonçaient les faux devins. C'est ainsi que le vuvuzela est devenu la métaphore du désordre et de la transe de masse dont les plus butés pensent qu'elle est la caractéristique essentielle du continent.

Or, à écouter de près, les choses sont bien plus subtiles. Et d'abord en matière de bruit, le son du vuvuzela dans un stade ne blesse pas plus l'oreille qu'un concert de rock métallique ou le vrombissement ininterrompu des moteurs sur un vol transatlantique.

L'objet est plutot révélateur de l'instantanéité des moments de fête –moments qui sont également des moments ludiques. Mais ici, la spontanéité n'empêche guère les règles. La plupart des spectateurs savent bien distinguer entre la qualité des sons produits par un vuvuzela.

En Afrique du Sud, peut-être ailleurs aussi, un match de football est d'abord un événement liturgique. C'est à ce titre qu'il sollicite l'expression corporelle –costumes et autres accoutrements, couleurs, danses, gestes, chants, rythmes en tous genres, peintures du visage ou du torse. Durkheim aurait dit qu'il est une «manifestation d'effervescence». L'on ajoutera qu'il n'atteint ce degré que grâce à quelque ornementation chorégraphique dont le vuvuzela est un élément-clé.

Tout commence en effet dès la descente du bus. Pour assister à un match à Soccer City par exemple, les spectateurs doivent descendre du bus et marcher le long d'une «promenade» d'à peu près trois kilomètres. Le long du parcours, les vuvuzelas se répondent en écho plus ou moins réguliers. Au fur et à mesure que l'on s'approche du stade, le volume devient plus dense et plus vif. Les sonorités sont cependant happées et recyclées par le mouvement des corps, les pas des marcheurs, le vent qui souffle dans la nuit froide, les costumes et les drapeaux aux couleurs enflammées, l'appel des vendeurs à la criée le long du trottoir.

Tout ce concert transforme littéralement le son du vuvuzela en matière ailée qui ne pèse presque rien sur le tympan de celui ou de celle qui l'entend.

Une fois au stade, l'effet sonore s'accroît à l'approche du coup d'envoi. Le stade est progressivement pris par une indescriptible énergie. Celle-ci atteint sa ligne de crête au moment de l'entrée des équipes sur le terrain, retombe au moment des hymnes nationaux et reprend de plus belle au cours des toutes premières minutes du match.

À partir de ce moment, tout coup franc dangereux, tout corner ou, à plus forte raison, penalty, est scandé par une pluie de sons. Dans la caverne à dimension pharaonique qu'est Soccer City, le tsunami des sons peut être hypnotique, notamment lors de la célébration d'un but. Lorsque le match devient ennuyeux et qu'aucune équipe ne parvient à marquer, il n'est pas rare que les gladiateurs soient encouragés par des spasmes de sons généralement initiés à partir de quelque endroit des tribunes et répercutés dans toute l'enceinte sur le mode d'une vague déferlante.

Le vuvuzela n'est donc pas un refus du langage. Il n'est pas non plus la manifestation sauvage d'une série de cris inarticulés. Au Royal Bafokeng Stadium à Rustenburg, lors du match opposant les Black Stars aux Etats-Unis, les sons des vuvuzelas allaient de pair avec les tambours ghanéens. A Soccer City, l'on pouvait entendre les chants des Argentins lors du match qui opposait l'Albiceleste aux Mexicains.

Le football n'est ni un culte extatique, ni un culte de possession. C'est un acte de communion qui offre à ses adhérents la possibilité de partager ensemble, avec innombrables pèlerins venus du monde entier, des moments d'une intensité unique.

En Afrique du Sud, le son du vuvuzela offre à ces pèlerins qui ne partagent ni langues, ni chants, l'option de participer à la production de la géographie sonique du stade. Les nouveaux arrivants en Afrique du Sud pour cette coupe du monde l'ont vite compris. Ils ont vite embrassé. Lors des différents matches, l'on a ainsi vu les Mexicains, Japonais, Italiens, Brésiliens créer ensemble ce chœur qui accompagne, critique, et encourage les joueurs sur le terrain.

Au fond, la véritable peur de tous les anti-vuvuzelistes est bel et bien que cet instrument se mette à «voyager»; qu'il se déplace dans les mains des pèlerins de retour chez eux en Europe, aux Etats-Unis et ailleurs.

Quel est donc le futur de cet instrument? Il continuera certainement à susciter des polémiques là où il sonnera, portant avec lui dans des continents nouveaux la singulière expérience qu'aura été la Coupe du monde sud-africaine. Pour nous, il accompagne aujourd'hui des moments délicieux et fougueux. C'est pourquoi il restera dans notre mémoire comme annonce du passé, car ayant vécu la vie du vuvuzela dans un stade, il est difficile d'en oublier le son.

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