Balle de plomb

Plan large. Nous sommes en direct d'Afrique du Sud. L'image tournoie sur ton téléviseur. Tu vois un grand stade posé sur la ville comme une énorme ruche aux alvéoles colorées.

Plan large. Nous sommes en direct d'Afrique du Sud. L'image tournoie sur ton téléviseur. Tu vois un grand stade posé sur la ville comme une énorme ruche aux alvéoles colorées. Sur cette estampe africaine, les abeilles pullulent et leur vacarme assourdit la planète entière. Elles se tiennent sur le cadre en forme de tribunes, et ne sont pas très représentatives de notre faune endémique. Ce n'est pas grave. Les spectateurs crient, dans une euphorie que j'aurais aimé connaître. Rectangle vert enserré dans un cadre gris. Regarde, sur ton téléviseur, rien ne dépasse.

Tu ne verras donc pas les toits du township. Dommage, je t'aurais montré celui de ma maison. Tu manques un spectacle incroyable où les taules se chevauchent les unes sur les autres. Vu d'en haut, ça doit ressembler à une multitude de petites parcelles grises. Le bleu de notre ciel n'est jamais parvenu jusqu'à nous: les habitants du ghetto.

Car sous tous ces toits de fortune, des gens subsistent. S'ils filmaient la vie par ici, tu verrais de vieilles dames balayer les rues jonchées de détritus. Des enfants à moitié nus gambaderaient aux quatre coins de ton écran, et en fond d'image tu apercevrais une bande de voyous qui regardent dans ma direction. Tu vois ce qui brille dans leurs mains, c'est le soleil sud-africain qui se reflète dans leurs armes.

Moi je n'ai pas de couteau, encore moins de flingue. Mais j'ai un maillot de l'équipe d'Argentine. Mon idole c'est Lionel Messi. Dans le quartier on m'appelle «le minus» parce que j'ai douze ans et que je suis plus petit que les autres. Mais ce n'est pas grave, car Messi il n'est pas très grand non plus. Et ça ne l'empêche pas d'être le plus fort. Je n'arrive pas à croire que mon équipe favorite joue aujourd'hui à quelques pas d'ici. Une quinzaine de kilomètres qui me séparent de l'Argentine, et du dieu Maradona en personne !

Ma famille n'a pas la télévision. Quand on veut regarder la coupe du monde, il faut se rendre au centre-ville et squatter les trottoirs en face des bars peuplés d'étrangers. L'autre jour je suis allé voir le match de l'équipe de France. J'y ai croisé mon père qui rentrait du boulot. Il nettoie les vitres des grands buildings. C'est un bon travail, et c'est grâce à lui que papa a réussi à m'acheter mon maillot bleu ciel.

Tu te redresses subitement dans ton fauteuil. Que se passe-t-il chez toi ? Un inconnu semble avoir pris le contrôle en régie. Le plan s'élargit, et le monde entier plonge dans la rue du township. Sur l'image, mon père qui est de dos et qui court en ma direction. Les bandits le voient arriver, et pourtant ils ne fuient pas. Les vuvuzelas qui raisonnent dans les stades sont ici remplacées par les cris de femmes qui ont assisté à la tragédie. Elles ont laissé tomber leurs balais sur les ordures, et se tiennent les visages dans leurs mains.

Allez, il vaut mieux que vous repartiez vers le terrain de foot.

Moi, je m'élève peu à peu au-dessus du bidonville. Je verrai la finale, en plan large.

Comme vous.

Je suis sûr qu'il y aura l'équipe d'Argentine. Quand on meurt, ma mère m'a dit qu'on rencontrait Dieu, alors il y aura aussi Diégo.

J'aimais le football. Parmi les cinquante personnes qui sont assassinées chaque jour en Afrique du Sud, nombreux sont les passionnés du ballon rond. Des enfants de la balle comme moi.

Mais pas comme Lionel Messi.

Car nos balles à nous, sont faites de plomb.

Générique.

Tu éteins ta télé, c'est la fin du match.

Et puis soudain, un hémisphère s'immisce entre ton salon et la ruelle de mon ghetto.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.