Lettre à un musulman....

Article publié dans Libération du 27 janvier 2015

26 janvier 2015

Lettre à un musulman pratiquant

 

Par LUC LE VAILLANT

Ça ne passe toujours pas. Alors, autant que ça sorte. J’ai écrit ce qui suit voici quinze jours. Je ne l’ai pas publié pour laisser l’émotion refluer, la colère s’apaiser. Je ne voulais pas rajouter de la hargne billettiste à la haine à balles réelles. Mais je continue à penser que les religions sont nocives, que les monothéismes ont un souci avec la démocratie et que l’islam, comme avant lui le catholicisme, veut imposer sa vision du monde. Vous pouvez me traiter d’islamophobe, je vous répondrai que je suis religiophobe et que seule une laïcité renforcée permet la liberté de religion. Ouvrons cette missive, très modérément amendée… Ça disait :

«Tu es musulman pratiquant. Je suis un anticlérical qui a oublié de se faire débaptiser. Tu as la foi. J’espère n’être jamais assez affaibli, ni assez apeuré pour en arriver là. Tu es un observant strict et régulier, prières, Coran, halal, ramadan. Tu n’es pas juste issu d’une culture dont tu te détaches doucement. Tu n’es pas juste un oscillant débonnaire qui donne des gages à son histoire familiale tout en se foutant comme d’une guigne des tabous.

«Des obscurantistes qui se réclament de l’islam viennent de tuer des gens qui me faisaient rire et réfléchir, des types qui ne croyaient ni à dieu ni à diable. Ils ont même failli avoir la peau d’un de mes amis, Philippe Lançon.

«Tu es musulman et, aujourd’hui, je t’en veux. Ce qui est assez ignoble de ma part, je te l’accorde, vu que je sais bien que tu n’y es pour rien.

«Tu es pratiquant. Je suis pour la laïcité, même si tu ne me verras jamais endosser la blouse grise des hussards noirs. J’ai longtemps cru que toutes nos différences étaient autant de chances. Je suis plus dubitatif quand je constate combien les identités aiguisent leurs angles vifs. Les tenants des monothéismes n’arrivent pas à faire la part entre sphère privée et sphère publique. Le prosélytisme est consubstantiel à l’islam comme au christianisme. Lesquels veulent imposer leurs angoisses et leurs interdits.

«Toi et les enrégimentés des autres religions défendez une vision conservatrice de la vie en société. Quand tu parles sexualité, reproduction, droit des femmes, euthanasie, etc., tu fais preuve d’un traditionalisme achevé. Et si on a le front d’être en désaccord avec toi, c’est comme si on manquait de respect à tes convictions les plus sacrées. "Respect", c’est un mantra et une injonction dont la répétition m’insupporte. Parle-moi plutôt du droit à l’irrespect…

«Aujourd’hui, ma tolérance envers tes exigences est ensanglantée. Tu me diras que c’est injuste, que les tueurs ont aussi profané ton humanité. C’est vrai, tu as raison, je patauge dans l’amalgame. Mais, rien à faire, ça devient névrotique. Je ne supporte plus les burqas des asservies volontaires, ni les barbes des fondamentalistes.

«Demain, je le sais, je redeviendrai voltairien et je me battrai pour que tu puisses exprimer des idées qui ne seront jamais les miennes.

«Tu es de la périphérie ou bien du centre-ville. Tu galères ou tu as réussi. Comme moi, tu doutes de ce pays qui ne tient plus ses promesses, qui n’intègre plus, qui ne répartit plus ses richesses. Mais, aujourd’hui, je refuse de voir plus loin que le bout de la kalachnikov qui a fait feu sur l’irrévérence et le blasphème.

«Demain, je finirai bien par remonter sur mes grands chevaux pour que se réconcilient les générations, les communautés, les classes sociales. Demain, je plaiderai à nouveau pour le partage du travail, pour la dissémination des HLM ou pour la fermeture des prisons, écoles du crime islamo. Aujourd’hui, je n’arrive pas à passer outre, l’idiotie me gagne et s’enkyste. Je vois juste que, dans islamisme, il y a islam, et qu’on mitraille au nom d’Allah.

«Tu es français comme moi. Tes parents sont souvent venus de loin et ils ont apporté beaucoup à ce pays. Tu es français et tu es aussi musulman. Il est normal que tu te sentes concerné par les conflits qui, au Proche-Orient ou ailleurs, affligent des gens qui ont la même foi que toi. Je comprends que tu vives mal les interventions de l’armée de ton pays contre des coreligionnaires.

«Je suis français. Je déteste la chose militaire comme la détestaient les dessinateurs de Charlie. Mais la démocratie est ainsi faite que le chef de l’Etat est chef des armées et qu’il lui revient de décider d’intervenir. Ensuite, libre à chacun de critiquer ses choix ou de ne pas voter pour lui.

«Tu es français. Je ne suis pas musulman. Aujourd’hui, je t’en veux. Demain, on fera en sorte d’apaiser tout ça. La laïcité autorise chacun à penser à sa guise. Cette laïcité qui interloque les multiculturalistes anglo-saxons permet de coexister. La laïcité réaffirmée nous évitera, je l’espère, que se reproduise la tragédie d’aujourd’hui.»

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