Les Magasins généraux, la nuit

Perdue à La Plaine, impression de déjà-vu. À quoi ressemble une zone d'activité sans activité? Expérimentation dans les Magasins généraux, à cheval entre Aubervilliers et Saint-Denis, à la recherche de militants du FN.

Perdue à La Plaine, impression de déjà-vu. À quoi ressemble une zone d'activité sans activité? Expérimentation dans les Magasins généraux, à cheval entre Aubervilliers et Saint-Denis, à la recherche de militants du FN.

Arrivée trop tard à la «galette des rois» de Marine Le Pen, une adresse et une hypothétique marque de cigarette pour tout repère, 50 avenue du Président-Wilson, Dock Pullman, courir le long de l’autoroute A1, ce dimanche d’hiver, il fait nuit tôt.

Le 50, surprise, n’est pas le bâtiment que j’avais imaginé lors de ma visite-éclair sur Googlemap, au moment de rassembler mes affaires dans la précipitation. C’est un territoire qui s’ouvre, une route connectée à d’autres routes, l’entrée des Magasins généraux, une barrière amovible à contourner, éclairage indécis, souvenir d’une guérite sans personne à l’accueil, un espace gigantesque et inconnu. Fin de week-end, l’endroit est désert, quelques ombres pressées traversent les rues sans s’inquiéter de la circulation.

Des phares, une fois de temps en temps, indiquent un reste d’activité et laissent à l’occasion entrevoir des masses sombres, hangars repliés sur eux-mêmes, rideaux de fer baissés, portes closes. Les lumières sont éteintes et le silence envahissant. Enfilade d’entrepôts, structures métalliques et briques, massifs de verdure et ronds-points, recomposition grandeur nature d’un tapis de jeu Playmobil conçu autour de l’usine, de la voiture de livraison et de l’arrêt-minute.

Tout est prévu. Pour l’orientation, des panneaux géants listent les noms des entreprises présentes sur le site, mais les sigles paraissent indéchiffrables. À proximité, le plan pour les localiser, rouge l’import-export, bleu les studios de télé, jaune les salles de conférence. Les couleurs, c’est un exemple. Sauf que pas de Pullman. Comment faire?

S’avancer au hasard. Je l’ai lu quelque part, l’espace clos qui m’entoure couvre une superficie de plusieurs dizaines d’hectares. Le recours à l’histoire est, à ce moment, de peu d’utilité, «quartier construit dans la seconde moitié du XIXème siècle pour servir de dépôt aux produits alimentaires et industriels destinés aux Parisiens». Les voies ferrées à l’ouest, la desserte d’eau à l’est, rétrospectivement, cela prend tout son sens, «les bâtiments étaient desservis par des lignes de chemin de fer privées et une darse venant du canal Saint-Denis. Une grande partie des entrepôts bâtis en fer et en brique a été rénovée pour accueillir les négociants, mais également de nombreuses entreprises audiovisuelles», c’est ce qu’explique une présentation succincte sur le site internet de la mairie d’Aubervilliers.

Ailleurs, dans le style accrocheur, «les Entrepôts et Magasins Généraux de Paris sont une compagnie foncière implantée dans La Plaine Saint-Denis, en partie sur le territoire d’Aubervilliers. Ils louent, à des tarifs compétitifs, des bureaux et locaux d’activités. Un concept unique de parcs tertiaires aux Portes de Paris. Domaines privatifs, paysagers et sécurisés 24h sur 24 et 7 sur 7, les parcs tertiaires offrent des bâtiments fonctionnels, neufs ou réhabilités, proposant un stationnement aisé et de nombreux services tant aux salariés qu’aux entreprises.»

Ce soir là, ni agent de sécurité, ni chien-loup à l’horizon. J’arrête les rares passants, espérant qu’ils m’orientent et secrètement qu’ils reviennent du meeting. De retour du Millénaire, le nouveau centre commercial à deux pas, un couple avec enfant s’étonne quand je prononce le nom de la présidente du FN. «Qu’est-ce qu’elle vient faire là? Ah, non, on ne savait pas. Nous, on revient des courses.»

Le discours, je l'ai raté et j'ai déjà renoncé au compte-rendu critique de la performance. Le texte, je le récupèrerai autrement. Mais je crois encore possible d’attraper au vol quelques sympathisants. Je leur demanderais ce que classe moyenne veut dire, ce que Saint-Denis leur évoque, les rois ou les étrangers, ce qu’ils vont préparer pour le dîner, s’ils vivent dans un immeuble ou un pavillon, si le code sécurisant l’entrée de chez eux est cassé, s’ils rêvent de ville ou de campagne, comment s’appellent leurs voisins, quels loisirs ils s’autorisent, à quoi ressemble leur France idéale – cette France-là, à quels types de sacrifices ils sont prêts, par exemple perdre du salaire en cas de retour au franc, ce qu’hospitalité veut dire, s’ils savent que les expulsions de sans-papiers coûtent chers, s’ils en veulent à Marine Le Pen d’être une héritière et de s’entourer d’énarques, pourquoi ils pensent qu’elle est anti-système, en quoi elle se différencie du président actuel, ce qu’ils pensent de ses liens avec les groupes identitaires d’extrême droite, ce que racisme veut dire.  

En vain, ils sont tous partis. Bruit de rangement, de l’imperceptible au fracas. Des néons rose, un semi-remorque garé à proximité, ça ne peut être que ça. Aux allures de cabaret du Qatar ou de Vegas, le Dock Pullman, portes grand ouvertes, salle vidée, chaises empilées, lumière criarde, des hommes et des femmes rangent, pas moyen d’accéder à eux, l’équipe technique de Marine Le Pen veille, une quinzaine de personnes qui se détendent autour d’un verre, je les dérange, ils me virent.

J’erre un instant dans les Magasins généraux. Tout est de plus en plus noir et fermé, une sorte de brume humide me pousse vers la sortie. Avenue du Président-Wilson, le périph n’est pas loin, les voitures klaxonnent, les commerces sont ouverts. La suite là…

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