Julieta, Suzanna et Hocine, droit de vote et impressions de quartier

Témoignages de résidents de La Plaine sur leur terre d'élection. Souvenirs du quartier espagnol et portugais, d'une épicerie de la rue Cristino-Garcia, des friches et des cabanes. Réflexions sur de nouveaux habitants venus d'un ailleurs nommé Paris.

Témoignages de résidents de La Plaine sur leur terre d'élection. Souvenirs du quartier espagnol et portugais, d'une épicerie de la rue Cristino-Garcia, des friches et des cabanes. Réflexions sur de nouveaux habitants venus d'un ailleurs nommé Paris.

Le droit de vote des étrangers est l'un des premiers thèmes a avoir fait irruption dans la campagne présidentielle. Ou plutôt dans ma campagne présidentielle. C'est le premier en tout cas qui ait retenu mon attention de journaliste préoccupée par les questions migratoires.

La Plaine comme terrain d'exploration des mécanismes d'exclusion et d'inclusion dans une communauté politique. En amont de l'adoption de la proposition de loi au Sénat, le 8 décembre 2011, j'ai rencontré Hocine Taleb, animateur d'une association locale de jeunesse, en contactant au hasard la maison de quartier, et la vingtaine de membres de l'association Plaine de femmes, réunis en AG.

Récits de Français, de ressortissants européens et d'étrangers extra-communautaires, ayant en commun d'être investis dans la vie de la cité, à retrouver dans deux reportages mis en ligne dans la partie journal de Mediapart, «Lors des élections, je n'ai pas droit de cité» et À La Plaine, des générations d'immigrés et des milliers d'habitants exclus du vote (en podcast Un étranger, une femme, une voix).

Des parcours qui témoignent des arrivées successives d'immigrants sur cette terre non pas isolée, mais à l'écart, dont ils ont fait leur lieu de résidence, sorte de Far West au nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. Quelques impressions du quartier et de son évolution.

 

«Les ouvriers des usines alentours venaient se restaurer chez moi»

Venue du Portugal dans les années 1970, Julieta Do Carmo Cardina arrive en France à 25 ans, dans le sillage de son frère qui habite Aubervilliers. «Il y avait du travail là-bas, mais je voulais gagner plus d'argent, c'est pour cela que je suis venue. Ça a toujours marché pour moi, j'ai beaucoup travaillé. J'ai fait du ménage, puis j'ai eu ma boutique d'alimentation générale, au 13 de la rue Cristino-Garcia, ensuite j'ai été cuisinière à l'hôpital de Saint-Denis. Ça marchait bien mon épicerie. Aujourd'hui, elle est fermée, le rideau en ferraille est abaissée. Il y avait des ouvriers portugais et espagnols, mais aussi des personnes âgées qui étaient installées là depuis longtemps et qui ne parlaient pas un mot de français. Alors j'ai dû apprendre l'espagnol. C'était pour le dépannage, ils achetaient du lait, du pain. Les ouvriers des usines alentours venaient se restaurer chez moi.»

«Mon mari, lui, était imprimeur à Paris. Il y avait des petites maisons, comme un village, on se connaissait tous, c'était bien, j'amenais ma fille à l'école et je déposais le petit garçon d'une dame espagnole, ensuite je travaillais, et c'est elle qui les ramenait. Les bidonvilles, je n'en ai pas connu. J'habite toujours une de ces petites maisons avec un rez-de-chaussée et un premier étage. Le propriétaire, à ce moment-là, ne louait pas aux arabes ni aux Marocains ni rien, il ne louait qu'aux Portugais et aux Espagnols. Le quartier a changé dans les années 1990, les gens ont été à la retraite, ils sont retournés au Portugal ou en Espagne. Et puis il y a les nouveaux habitants. Ils arrivent d'ailleurs, de Paris, de ces coins-là, peut-être d'Aulnay, parce qu'il y a des RER, des autobus. Le quartier ne ressemble plus à ce qu'il était. C'est presque fini.»

 

«Certains immigrés ont peur de revivre des situation difficiles à porter»

Sa fille a 35 ans et préside l'association Plaine de femmes. Suzanna De La Fuente est aussi conseillère municipale de Saint-Denis. Élevée à La Plaine, elle aussi s'y est installée avec sa famille. «J'ai grandi ici et j'y vis encore. Le quartier a toujours été mixte. Quand j'étais petite, il n'y avait pas que des Espagnols et des Portugais. On ne vivait pas de manière communautaire, on était déjà mélangés aux Maghrébins et aux personnes venues d'Afrique noire. Chacun avait ses coutumes, sa culture, autour des fêtes, des mariages et des décès, mais ça se mélangeait bien. J'allais à l'école du Pont de Soissons, à Robespierre, ça ne posait pas de problème. Tout le monde vivait bien ensemble. Lors des fêtes religieuses musulmanes, je me souviens de repas partagés. Et puis il y avait les occasions qui nous rassemblaient tous, les fêtes de la République faisaient le lien, le 14 juillet, et le 1er mai, quand on allait vendre le muguet. C'était les habitants qui portaient ça, on n'avait pas besoin de la mairie. Chacun était accepté comme il était, chacun participait à son niveau.»

«Aujourd'hui, ce qui est surprenant, ce que je ressens dans les discussions, c'est cette idée que le dernier arrivé ferme la porte. Tout ce qui est nouveau est vu comme une menace. Certains immigrés ont peur de revivre des situations difficiles à porter. Ils se disent qu'avec la crise, si on continue d'accueillir des étrangers, ils vont perdre ce qu'ils ont mis du temps à acquérir.»

 

«C'était l'aventure, on se construisait des cabanes»

Hocine Taleb, de nationalité algérienne, avait cinq ans quand ses parents l'ont fait venir en France. Ses premiers souvenirs de La Plaine remontent à la fin des années 1980. Toute sa famille habitait alors au 86 avenue du Président Wilson. Marié et père d'une petite fille, il a déménagé pour «aller dans du neuf», mais il n'a pas quitté l'avenue de son enfance. Son père, kabyle, était tourneur-fraiseur et travaillait dans les usines avoisinantes, surtout dans l'automobile, celles qui ont fermé par la suite. Animateur de l'association Rackham, il passe pas mal de temps à la maison de quartier de la rue Saint-Just, située à l'emplacement des bains-douches, à quelques mètres de la médiathèque.

«Il y avait beaucoup de Portugais et d'Italiens, d'abord, puis, nous, les Algériens sommes arrivés, et ensuite les Sénégalais et les Maliens. À l'été 1988, il y a eu une grosse vague d'arrivée de Maghrébins et de gens d'Afrique de l'Ouest. En même temps, le quartier s'est désindustrialisé. Avant La Plaine, c'était des friches, partout, partout, avec une passerelle tous les 800 mètres pour enjamber l'autoroute qui n'était pas couverte. Il y avait 3.000 habitants éparpillés là-dedans. C'était un espace vide de liberté phénoménale. Il n'y avait rien, que des terrains vagues, c'était l'aventure, on se construisait des cabanes, on faisait ce qu'on voulait, les adultes nous laissaient faire, c'est de là qu'est venu ce nom de pirate, Rackham.»

«Quelles que soient nos origines, on avait tous les mêmes besoins, on traversait les mêmes carences. La Plaine, c'était un vrai village. On pouvait aller de l'école du primaire à la terminale dans la même classe. Les communautés étaient mélangées, les Maghrébins, les Africains, les Portugais, le peu de Français qu'il y avait, le fils du boulanger. À la différence d'autres cités, on a évité l'américanisation. On a connu d'autres difficultés, comme la génération toxico, avec les mecs qui se piquaient dans le square. Mais notre espace ne ressemble pas à une de ces prisons vues du haut. La situation géographique, la proximité avec Paris et le centre-ville de Saint-Denis nous ont donné une ouverture. Depuis quelques années, tout change à nouveau, avec les sièges sociaux de grosses entreprises, un Palais des Congrès qui doit s'installer. On est bien desservis, l'accès au périph et à l'A1, le RER D et le RER B. Cette vague d'habitants, c'est intéressant, mais ils ne se mélangent pas trop encore. Beaucoup n'ont pas modifié leurs habitudes et ont laissé leurs enfants dans les écoles à Paris. On va voir comment ça va évoluer.»

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