«On les voit, ils ont leur voiture, ils disent pas bonjour et rentrent chez eux»

Premier rendez-vous côté Aubervilliers. Moins étendue, moins peuplée, moins «développée» que sa voisine de Saint-Denis, la zone est aussi un condensé des enjeux urbanistiques actuels.

Premier rendez-vous côté Aubervilliers. Moins étendue, moins peuplée, moins «développée» que sa voisine de Saint-Denis, la zone est aussi un condensé des enjeux urbanistiques actuels.

La rencontre est prévue au centre d’animation Roser de la rue Gaëtan Lamy, à proximité d’une des rares passerelles reliant La Plaine à la ville qui s’étend aux trois-quarts sur l’autre rive du canal. En plein centre urbain, l'effet presqu'île est étonnant.

Je me trompe et m’installe dans la bibliothèque municipale Paul-Éluard, éclairée, immeuble aux tons bleu-sable délavés, située à côté d’un terrain de football en plein air, des hommes courent après un ballon, et d’une friche, ex-savonnerie, c’est écrit à l’entrée, ruines en briques bariolées. 

Au chaud au milieu des livres, ce vendredi de janvier, un petit garçon chante «Vive le vent d’hiver», une petite fille cherche un livre sur les araignées et une dame, assise sur une chaise pour tout-petits, lit une histoire à haute voix. Tous les enfants sont noirs sans exception.

Grâce aux téléphones portables, on se retrouve. J’ai rendez-vous avec Sophie Durel, chargée de mission développement local pour la mairie d’Aubervilliers. Dans ses mains un beau livre de témoignages, dont elle a coordonné la fabrication, Visage(s) de quartier, histoire(s) de vies (éditions Altamira, 2009).

Comme la fresque sur le mur extérieur de l’ancien patronage espagnol de la rue Murger, cet ouvrage est le résultat de la mobilisation, en 2008 et 2009, d’enseignants, d’élèves, d’habitants et d’élus de Saint-Denis et d’Aubervilliers pour rendre compte des mutations en cours, faire se rencontrer nouveaux venus et résidents de longue date et conserver des traces d’un monde en train de disparaître.

Personne ne regrette la misère pas complètement passée du quartier, les rues boueuses, les déchets épars, les WC collectifs, les épidémies, mais beaucoup redoutent que les transformations ne fassent oublier ce qu’a été une certaine idée de la vie ouvrière dans une «banlieue rouge».

«Quand je suis arrivée comme apprentie pour travailler sur le projet de livre et de fresque il y a trois ans, se souvient Sophie Durel, La Plaine me faisait l’impression d’une République autonome. Pour les habitants d’Aubervilliers, ce territoire paraît toujours un peu hors monde, c’est très particulier (…). Toutes les usines ont fermé à la fin des années 1970, après le choc pétrolier, la mondialisation et la création de normes sanitaires et sociales. C’était un univers qui s’écroulait, avec des gens très pauvres, des ouvriers qui se connaissaient tous, qui s’entraidaient. Dans les témoignages recueillis, on ressent cette vie propre à La Plaine, la solidarité. Les délocalisations ont mis tout le monde au chômage, il y a eu des départs mais les immigrés subsahariens ont continué d’arriver.»

Le grand chambardement a touché Saint-Denis, sous l’impulsion du Stade de France, avant Aubervilliers. D’énormes chantiers sont néanmoins sur les rails. En bordure du périphérique, au coin sud-est de La Plaine, un nouveau centre commercial, le Millénaire, vient d’ouvrir ses portes, réponse démesurée à l’absence de petits commerces. Vers l’ouest, les Magasins généraux sont débordés par le marché chinois d’import-export que la mairie voudrait dompter. À l’est, un immense espace est laissé vide pour le futur campus Condorcet. Des aménagements des berges sont envisagés.

En remontant, les fouillis de vieux immeubles sont remplacés par des modules d’habitation modernes dans le cadre de la rénovation urbaine. Tout prend plus de temps que prévu. Et à l’extrême nord, le projet nautique. Cela devait être le Grand Centre Aquatique du Paris Olympique 2012, nageurs triangulaires et canoë-kayak dans le canal, mais bon, ce sera quand même deux bassins de 50 mètres, et un plongeoir.

Pour la mairie, Sophie Durel sillonne le quartier. Sa mission est de faire le lien avec les habitants en se faisant le porte-voix de leurs questionnements, de leurs appréhensions et de leurs enthousiasmes. Que lui inspire les débats, dans le cadre de la campagne présidentielle, sur la désindustrialisation? «Lors des réunions publiques, rapporte-t-elle, ils nous demandent pourquoi on ne réinstallerait pas des usines pour créer des emplois. Que ce soit à la mairie ou du côté des aménageurs, il n’en est pas question. Ici, les usines c’est le passé. Nos sols sont encore pleins de produits toxiques des vieilles industries chimiques. Maintenant que les entreprises les plus polluantes sont parties, personne ne veut voir revenir ces nuisances. Il reste des traces de ces activités dans le quartier, ce sont les ferrailleurs, mais la mairie cherche à les reloger ailleurs.»

En parallèle au passage de l’industrie au tertiaire, la bataille qui se mène est celle de l’occupation de l’espace. Y compris dans une municipalité socialiste, ex-communiste, la pression foncière est telle que le meublé d’un immigré subsaharien ou le cabanon d’un Rom ne fait pas le poids face aux offres de Veolia.

«On est à un moment charnière, observe Sophie Durel. Le marché de gros autour de la rue de la Haie Coq, qui s’est construit de manière anarchique, est devenu problématique. Les salariés qui viennent travailler dans les sièges sociaux n’habitent pour la plupart pas encore là, mais ça commence, et, dans les nouveaux logements, les programmes d’accession à la propriété attirent une population plus aisée que celle qui vit depuis longtemps à la Plaine.»

«Pour la ville, l’enjeu majeur est celui de la cohabitation entre les uns et les autres», résume-t-elle, citant une autre action de réhabilitation et de rencontre, le Jardin des fissures, sur le terrain de l’ex-savonnerie.

Pour multiplier les regards, elle conseille aussi la lecture d’une étude, commandée par la mairie, aux accents moins poétiques.

Intitulée «diagnostic social partagé des quartiers», cette expertise réalisée en 2007 et actualisée en 2010 s’appuie sur de nombreux entretiens. Il en ressort un fort sentiment de découragement et d’impuissance des riverains. «Depuis une dizaine d’années, dit l’un d’entre eux, non seulement c’est le ras-le-bol mais les réunions (de quartier) sont houleuses. À chaque réunion, on dit la même chose. Il n’y a pas d’écoute de la part des institutions, il y a une fracture.»

Les plus anciens affirment avoir moins envie de s’investir car ils ont l’impression de travailler sur des projets «qui ne verront pas le jour». Du côté des plus jeunes, les critiques visent le manque d’activités et de commerces et l’état de dégradation des espaces publics qui contribue à isoler le Landy du reste de la ville. «Les autres quartiers se moquent de nous. Ils disent que le Landy, c’est sale», insiste une jeune fille.

Outre l’insalubrité, l’insécurité, notamment liée aux activités de mécanique sauvage, revient de manière récurrente. Les jeunes filles se plaignent des conflits entre groupes rivaux, tandis que les adultes fustigent le peu d’intervention de la police. De même, le refus de certaines médecins et infirmiers de se déplacer conforte leur sentiment d’exclusion. 

Aux tensions intergénérationnelles et filles-garçons s’ajoutent un drôle de face-à-face entre nouveaux et anciens habitants. Le profil socio-économique de La Plaine est celui d’un quartier très pauvre, avec des familles nombreuses à faibles revenus, une majorité de population étrangère et une forte proportion d’ouvriers. Selon l’Insee, près de trois résidences principales sur quatre dataient en 2006 d’avant 1949 et 28% d’entre elles ne disposaient pas d’une salle de bain avec douche ou baignoire, contre 10% à Aubervilliers et 4% en France.

Avec l’arrivée de résidents plus aisés, les inégalités explosent: 10% des plus pauvres déclarent un revenu fiscal 25 fois moins important que les 10% les plus riches. Ces écarts ne cessent de se creuser depuis 2001 avec les programmes de construction de logements neufs. Entre 1999 et 2006, la part des professions intermédiaires a augmenté de 3 points, de même que celle des cadres et professions intellectuelles supérieures. Dans le même temps, les moins fortunés se sont appauvris.

Certains se disent «dépossédés» de leur quartier, d'autres craignent de ne pas être relogés. «Le problème, c’est qu’on a démoli avant de reconstruire. Ceux avec qui ont avait des liens sont partis», alors que les relations avec les habitants des résidences situées le long du canal semblent pour l’instant inexistantes, selon l’étude. «On les voit, ils ont leur voiture, ils disent pas bonjour et rentrent chez eux», s’indigne une jeune fille.

 

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