Les usines à La Plaine, «c'était le XIXème siècle» dans les années 1960

Pas un jour sans que les candidats à la présidentielle ne regrettent la désindustrialisation. Exemple: l'UMP a réuni ses troupes, ce mercredi 25 janvier, dans le but de «promouvoir un nouveau patriotisme industriel». De droite à gauche, ce thème fétiche des campagnes électorales ressort comme démultiplié en 2012. Pour tous, usines = travail = ouvrier = électorat populaire = près de 60% des votants.L'impasse du Chef-de-la-ville en 1947. À l'arrière-plan, à droite, le gazomètre qui a aujourd'hui laissé place au Stade de France. ©Fonds Pierre Douzenel 

Pas un jour sans que les candidats à la présidentielle ne regrettent la désindustrialisation. Exemple: l'UMP a réuni ses troupes, ce mercredi 25 janvier, dans le but de «promouvoir un nouveau patriotisme industriel». De droite à gauche, ce thème fétiche des campagnes électorales ressort comme démultiplié en 2012. Pour tous, usines = travail = ouvrier = électorat populaire = près de 60% des votants.

L'impasse du Chef-de-la-ville en 1947. À l'arrière-plan, à droite, le gazomètre qui a aujourd'hui laissé place au Stade de France. ©Fonds Pierre Douzenel

 

En écho à ce consensus, rappel de ce que furent, à La Plaine, en Seine-Saint-Denis, ex-paradis industriel, les conditions de travail et de vie des manœuvres employés dans les entreprises chimiques et métallurgiques au travers de témoignages recueillis dans un livre, Visage(s) de quartier, histoire(s) de vies (éditions Altamira, 2009) et rassemblés pour faire se rencontrer anciens et nouveaux habitants. Remontent les souvenirs de corps brisés par le travail teintés d’une certaine nostalgie à l’égard d’une solidarité perdue.

Lucie Serrano, longtemps installée près du canal, côté Aubervilliers

«Mon père est venu en 1920-1922. C’était la période la plus noire en Espagne. Son frère est venu avant et après il a fait venir ma mère. Elle avait entendu dire qu’il y avait des maisons qui étaient des taudis, chacun construisait sa maison comme il voulait (…). Mes parents étaient du genre à remercier de pouvoir manger à leur faim; malgré le peu qu’ils gagnaient, on arrivait toujours à manger. À cette époque-là, on leur faisait faire des produits chimiques, toutes les saloperies, Saint-Gobain, Kuhlman. Ce n’étaient que des étrangers qui faisaient ce sale métier, comme on a fait après, et ils étaient payés des clopinettes (…). Mon frère aîné et ma soeur sont allés travailler à la sortie de l’école, à 12 ans. Ils étaient aussi employés dans des usines car il n’y avait pas beaucoup de bureaux, en tout cas pour nous, et c’était tous pour de la manutention et des choses très dures malgré le fait que c’était des enfants (…).

Mon frère avait douze ans et demi, il travaillait dans une société qui vendait des légumes; il allait vider les wagons de pommes de terre à la gare de la Courneuve parce qu’à ce moment-là, les fruits venaient en vrac, et le patron venait avec un camion et des sacs, et ils vidaient les wagons comme ça, vous vous rendez compte! (…) On avait l’eau et les toilettes dans la cour. La cour était quand même assez longue. Le problème de l’eau, c’était d’aller la chercher et de se débarrasser des eaux usées. Tout le monde avait son seau pour jeter les eaux grasses de la maison (…). Et le problème de la promiscuité, il y avait quand même la séance des punaises, parce que ça, ça a malheureusement existé étant donné que tous les étés on sortait les sommiers dans la cour, puis avec de gros manchons de tissus imbibés d’alcool à brûler, on brûlait les punaises sur le sommier qui était en fer bien sûr. C’était la meilleure façon de se débarrasser des punaises.»

André Bonetto, né dans le quartier en 1927

«Dans ce quartier, il n’y avait que des usines. Toutes ces entreprises, maintenant elles ont disparu. C’était surtout des usines d’équarrissage, avec la Villette qui n’était pas loin. C’était rue de la Ricoche, par exemple. Les os arrivaient de la Villette pour faire des colles, il y avait les produits chimiques. Enfin, c’était toutes des usines insalubres et la principale bien sûr était Saint-Gobain, qui employait peut-être des centaines d’ouvriers. À l’époque, c’était presque toutes des grandes usines. C’était des usines où il y avait d’abord les odeurs, parce qu’à l’époque, Aubervilliers, vous savez… on prévoyait même le temps des odeurs. On disait: ‘Tiens, tel jour, le vent vient de tel endroit, il emmène telle odeur, on va avoir l’orage’. (…)

S’il fallait revivre, repartir en arrière, à part un peu les vieux taudis, sinon l’ambiance de cette période-là, je serais preneur pour retourner en arrière. C’était notre vie. Et le soir, par exemple, les gens sortaient leurs chaises sur le trottoir, les gens s’interpellaient, on se connaissait tous, il n’y avait pas la télévision bien sûr (…). Il manque quelque chose de notre vieux quartier. Le canal, par exemple, c’était notre piscine, l’été. Quand j’ai vu qu’ils voulaient faire les piscines olympiques là, j’ai dit: ‘Au moins, on aura quelque chose dans le quartier’, mais ça a été repoussé malheureusement. Et nous, on a tous appris à nager dans le canal.»

«Derrière le patronage espagnol, à l’époque, c’était un terrain vague. Il y avait une ferme qui se trouvait… comment… rue Henri Murger, c’était un Valdotain (du Val d’Aoste) qui tenait ça et il avait des vaches, il les mettait au bout de la rue. Il n’en avait pas énormément, sept-huit. Il y avait des terrains. Tout autour, c’était des friches industrielles. Au bout, c’était pareil, à gauche, c’était les vaches de l’autre côté, c’était un terrain vague. De l’autre côté du canal, sur la gauche, il y avait des jardins. Pendant la guerre, les gens faisaient leurs légumes. Et nous, étant mômes, on allait cavaler partout dans ces coins-là.»

Layachi Arghib, habitant du quartier depuis 1966

«À l’époque, c’est vrai, il y avait des cafés, des usines (…), il y avait des boulangers, des boucheries, de tout. Bon ça a changé. Avant ce n’était pas comme ça: le quartier était plein, rempli de gens. Tous les hôtels maintenant sont démolis, il y en avait plein rue du Landy. Il y avait beaucoup de gens. On se mettait à plusieurs dans la même pièce. Là-bas, c’était les Espagnols. Quand je suis arrivé, il y avait pas mal de Français. Petit à petit, ils sont partis et il y a les autres qui sont arrivés derrière et qui les ont remplacé et maintenant, je pense, il n’y a plus personne. De tous ces gens-là, ils sont tous partis. Et même les Espagnols, ils ne sont plus là. Les usines sont toutes fermées et les cafés aussi, parce que les cafés travaillent avec les gens, les gens de l’usine. Comme les usines sont fermées, les gens sont partis, les cafés, ils ne travaillent pas, ils sont partis, ils sont fermés.»

Évoquant l’avenir : «Ça sera trop cher pour nous d’avoir un logement ici, donc on aura du mal à avoir quelque chose… et puis il y a aussi l’âge… Sinon, c’est bien pour la génération qui arrive derrière. C’est tout propre, c’est bien: c’est formidable; il y aura du travail, il y aura tout.» 

Marie-Christine Fontaine, fonctionnaire territoriale pour la mairie d’Aubervilliers

«Ce quartier-là, moi, quand j’étais môme, j’allais y voir ma grand-mère, quand on descendait au Pont de Soissons à l’époque, il n’y avait pas le RER. C’était des bruits d’usines, des gens en vélo, des gens en bleu, des sirènes, le train de la zone industrielle, une odeur… et, petit à petit, les boîtes ont fermé et puis il n’y a rien eu qui a remplacé, et on est resté quand même avec beaucoup de friches. Tout ça, il faut imaginer, le Stade de France, c’était des herbes, toute cette zone-là où il y a de l’habitat: c’était rien; c’était grillagé, c’était de l’herbe, des taillis, il n’y avait plus rien (…). La désindustrialisation a commencé lentement dans les années 1960, puis ça s’est accéléré (…). C’est passé d’une zone extrêmement active avec du monde, des cafés, des gens, du bruit de la vie, à plus rien. C’est vrai que c’est sidérant, en 15-20 ans. Après, il y avait d’autres choses: les labos Rhône-Poulenc ou Saint-Gobain, c’est une certaine catégorie d’emplois. Ce n’était pas, de toute façon, du boulot pour les gens du quartier. Il y avait des parfumeries, du cartonnage, c’était des grosses boîtes, de grands espaces avec des halles, des cheminées d’usine; c’était un autre monde, c’était vraiment le XIXème siècle.» 

«Le quartier du Landy, à la fin des années 1980, c’était l’ancienne zone industrielle, qui était en pleine décrépitude, des friches. Depuis toujours, c’étaient vraiment toutes ces grosses industries, qui avaient une implantation importante sur un plan géographique et il y avait, que ce soit sur Saint-Denis ou Aubervilliers, une petite poche d’habitat. Je crois même qu’au niveau du plan d’occupation des sols, c’était considéré comme zone industrielle. Et après il y a eu une évolution au niveau de la municipalité pour réinvestir cette partie de la ville coupée par le canal, pour en faire une zone d’activités et y réintroduire du service public, du logement. C’est comme ça qu’a été implanté la Cité Roser et des équipements installés dans les mètres carrés sociaux, en particulier la bibliothèque

En réponse aux habitants qui trouvent les changements trop lent: «C’est des coûts énormes. D’abord il y a eu l’aspect juridique, il faut racheter. Quand on passe rue du Landy, il y a des friches, il n’y a plus rien, alors qu’il y avait des hôtels meublés ou des logements insalubres qui existaient. Bon, il n’y a encore rien de reconstruit, ça a été démoli, mais ça a mis des années. Après, il faut des promoteurs qui construisent, ou que l’OPH soit en capacité d’acheter, sur le plan financier. Il y avait sur le plan du foncier une grande complexité, parce qu’une partie du quartier est constituée d’habitats auto-construits sur des terrains qui n’appartiennent pas aux gens, donc il faut faire des recherches pour retrouver les propriétaires et trouver des solutions juridiques.»

Accéder au dossier La campagne vue de La Plaine rassemblant tous les reportages, enquêtes et billets de blog parus dans Mediapart sur La Plaine en vue de l'élection présidentielle.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.