Sur la frontière, Aubervilliers/Saint-Denis

On est où, là? Elle est où la rue indiquée sur le plan? Ah, non, là, ça devrait être la rue des Fillettes. Alors, elle est où cette rue? Perdue à La Plaine, en Seine-Saint-Denis, un jeudi de novembre, sur un territoire en chantier.

On est où, là? Elle est où la rue indiquée sur le plan? Ah, non, là, ça devrait être la rue des Fillettes. Alors, elle est où cette rue? Perdue à La Plaine, en Seine-Saint-Denis, un jeudi de novembre, sur un territoire en chantier.

Googlemap à la ramasse, Openstreetmap inachevé. Ce jour-là, descente sur zone avec un ami géographe, cartographe et journaliste pour un repérage visuel et photos.

Rendez-vous au guichet du métro Corentin Cariou, vers la Porte de la Villette, à la recherche de la «navette fluviale», plus court chemin pour arriver à La Plaine par le sud sans voiture. On est encore dans Paris, carrefour éventré, travaux, rails pour futur tramway, embouteillages. Un pont enjambe le canal Saint-Denis, il faut contourner les travaux, zigzaguer entre les automobilistes et descendre les escaliers sur le quai de la Charente. Le transport est gratuit, financé par Icade, filiale de la Caisse des dépôts et consignations, propriétaire du Millénaire, le nouveau méga-centre commercial d'Aubervilliers, et de dizaines d'hectares de bureaux autour.

Un service public subventionné par un gestionnaire immobilier? Quel est le deal entre les canaux, la société cotée en bourse et la ville desservie? Habillage bleu=eau, la «navette» promène sa baseline en grosses lettres sur sa coque, «Le shopping au bord de l'eau» et «140 magasins et restaurants». C'est gratuit, mais on sait pourquoi on est là.

Il est 15 heures, il fait froid et gris, on décide quand même de tester la «terrasse extérieure» du bateau. Sur un mur, en surplomb du canal, une inscription proclame en lettres capitales: «Ce que nous voulons: tout». Une personne sans domicile a installé une tente sous un pont et fait sécher son linge sur un grillage.

À l'arrière, ça discute. «C'est la première fois que vous venez? Quand on voit des inconnus, c'est tellement rare qu'on leur parle», lance un passager qui s'identifie comme travaillant dans une «boîte informatique» située en face du Millénaire. «C'est le bout du monde, ici. Personne ne vient jamais», regrette-t-il, montrant les abords arasés. Ils sont trois de la même SSII et reviennent de déjeuner. «Dans le coin, il y avait un héron cendré, mais ils ont tout coupé, les buissons, alors il est parti. Heureusement, il reste un cormoran, même deux. Tout change à une vitesse folle. En quelques mois, la zone est méconnaissable. Et faites attention aux bruits d'oiseau que vous entendrez, ils en mettent des faux pour le côté nature».

On a quitté Paris depuis cinq-dix minutes, le bateau glisse. Entre-temps le centre commercial est apparu. Gigantesque structure métallique, verrières, imitation bois, architecture XXIème siècle, murs de briques, hangars genre docks anglais, tonalité rouge-orangé. Reflets dans le canal, arbustes au feuillage clair. C'est moins vilain que Parly 2 ou Créteil Soleil, au hasard.

Une drôle de sensation s'installe néanmoins. Imperceptible, la sensation de franchir une barrière, de basculer dans un décor de publicité, celles des années 2000, où les clients flottent dans les airs. La sensation de passer d'un monde à un autre, virtuel, Second Life ou Disney Land pour cadres supérieurs.

Tout est neuf, taillé, espacé, brossé, mis en scène. Carrefour, Fnac, H&M, Toys&us, Zara. Tout est conçu pour valoriser ces marques exposées en énorme, logos sur les façades.

Conçu par qui? Icade. À l'embarcadère, on arrive à Icade ou chez Icade. Icade-ville en quelque sorte. Des panneaux partout, sur l'équipement fluvial, au-dessus des immeubles, des pancartes géantes. La signalétique même. Aubervilliers? Rien n'indique qu'on y est. On est ailleurs.

 

On cherche un bistrot pour boire un café, en vain. On décide de prendre la direction du Nord. Pour trouver l'axe adéquat, il faut traverser un autre espace bizarre, là encore propriété d'Icade, construit autour de l'avenue des Magasins généraux. Rues et chemins ont été privatisés au point que des barrières métalliques contrôlent à l'entrée les allers et venus. À l'intérieur, des hangars, des entrepôts, du textile, des bijoux, des luminaires, toutes sortes de choses en gros et semi-gros. On essaiera de revenir. Peut-on s'y laisser enfermer la nuit? En ce milieu d'après-midi, camions et camionnettes sont à leur affaire. Ils foncent. Eux savent où ils vont. Un hélicoptère survole la zone. On s'égare. Dédale de rues sans nom.

On cherche la rue des Fillettes qui sépare La Plaine du nord au sud, tchac, en deux, Aubervilliers à l'est, Saint-Denis à l'ouest. Frontière invisible, on y est, plaisir de marcher sur une ligne de fracture imaginaire.

On dépasse l'emplacement de la future station du métro ligne 12. La Tortue, café-restaurant-hôtel, 47 euros la nuit, sorti d'un film de Tati, perdu au milieu des terrains vagues et des chantiers. Des Algécos, un trou béant, parkings et logements sociaux en construction. Des ouvriers du bâtiment, casque sur la tête, des travailleurs partout déambulent. Pas d'habitations, ici, ou pas encore, pas de commerces, juste des poids lourds et des traces de pneu dans la boue.

On remonte. Sur la gauche, la Maison de sciences de l'Homme à venir, impressionnantes formes dissymétriques, et les studios télé, en pleine activité, maisons en carton-pâte et décors pour sitcoms. Sur la droite, on est encore au XIXème, entrepôts d'origine et, au coin de la rue de la Monjoie, un campement de Roms.

Le soir tombe, la fumée sort des cheminées de fortune. Cahuttes serrées les unes contre les autres. Des palissades en taule pour les cacher de la vue des passants. On reviendra.

Plus au nord, un foyer Aftam. Des résidents rentrent du travail, se rassemblent sur le terre-plein devant la porte et discutent. Et bientôt, la rue du Landy, avec ses quelques commerces, épiceries, bars et snacks. Vieux quartier de La Plaine, logements insalubres, bas immeubles début de siècle, en pleine rénovation urbaine. Un triangle dans le triangle, la ZUS du Landy, sigle et fanion BNP-Paribas sur des habitations nouvelles. Ex-quartier espagnol, déclinant, années 1970, fermetures d'entreprises. On est à un tournant, ça reprend, ça reprend vraiment?

À l'angle de la rue Cristino Garcia, la nouvelle école, maternelle et primaire, aux allures de mosquée, sortie de terre sur les décombres d'une usine désaffectée. Il y a quelques mois encore, l'emplacement était vide, terrain immense laissé à l'abandon. L'architecte a gardé la haute cheminée, comme témoin du passé. C'est l'heure de la garderie, on voit les enfants assis derrière les vitres.

Au coin, un atelier portes grandes ouvertes. Nuit à l'extérieur, éclairage au néon. Sorte de bric-à-brac de machines et d'outils en tout genre. On passe la tête, le patron entreprend la visite, on promet de revenir, il a son avis sur le droit de vote des étrangers.

Des hommes discutent dans une voiture, fenêtre baissée, musique. Du côté de l'impasse des Cornillons, souvenirs d'un ancien bidonville. Je pousse le grillage, il n'y a rien à voir. Vaste no man's land, vide. Vidé, me dira-t-on plus tard, des Roms s'y étaient installés avant d'être expulsés à coups de bulldozers. Non loin, les maisonnettes en bois de la rue Maria Leonor Rubiano et les résidences de la rue Mumia Abu-Jamal, du nom d'un leader des Black Panthers.

Marque d'anciens rails pris dans le goudron du trottoir. On a atteint l'extrémité nord de La Plaine, environ trois heures de marche, arrêts et détours compris. De là, on observe la plate-forme du quai du RER, station Stade de France, surélevée. Heure de pointe, ouvriers, employés et cadres rentrent chez eux. Vers le centre ou la périphérie. On s'insère dans l'un des flux, en direction de Paris.

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