La vie très privée de Mr Sim : avant le film, le livre de Jonathan Coe

La sortie du film de Michel Leclerc "La vie très privée de monsieur Sim" peut être l’occasion, pour ceux qui ne l’ont pas lu, de découvrir le roman de Jonathan Coe dont le film est inspiré. Avec ce livre ambitieux, stimulant, subtil, parfois déjanté, son projet littéraire, différent de celui de "Testament à l’anglaise" se révèle proche de celui d’un Paul Auster.

La vie très privée de mr Sim © Jonathan Coe La vie très privée de mr Sim © Jonathan Coe

Maxwell Sim est un être terne et  sans éclat, ayant une conscience précise de sa fadeur. L’épitaphe gravée sur sa tombe devrait être, selon lui :  « Ci-git Maxwel Sim, un type archi-banal ».  Il est en effet d’une terrifiante banalité. Un dépressif quitté par sa femme, méprisé par sa fille, qui  ne s’intéresse à rien d’autre qu’à son travail  de  VRP en brosse à dents de luxe et va établir, au cours de son périple vers l’Écossais, une relation privilégiée avec son GPS, qu’il baptisera Emma.  Au fil des pages, nous devinons pourtant qu’il n’est  pas que cela.

L’ambition et le projet littéraire de Jonathan Coe  percent rapidement : si l’auteur  a créé cet « homme»  qui au début du roman est si terne, si fade, c’est pour livrer en pâture à ses lecteurs des questions et des réflexions sur le roman, ses personnages et  l’écriture.  Que nous dit-il ? En substance, ceci : je vais vous montrer comment se construit un personnage de roman, ce qu’il est réellement, comment il s’enrichit  progressivement, ce que j’ai voulu en faire sans totalement le vouloir, sans en être complètement conscient au moment où  je l’écrivais. Je vais vous placer au cœur du processus de la création romanesque. Ce faisant, vous comprendrez quel rôle vous jouez, vous, lecteur, dans cette création. Car le lecteur n’est pas neutre : moi, auteur, je tiens compte de lui pour dessiner mes personnages et leur histoire.

Pour arriver à ses fins, il place Max dans des situations qu’il pourrait avoir lui-même  vécues  tout en lui insufflant un passé qui n’est  pas le sien, des passions qui lui sont étrangères, des désirs qui lui sont inconnus. Dès le début, Max apparaît pour ce qu’il est : un personnage de papier, factice, vide, auquel par son talent  l’auteur donne un souffle de vie et qui va nous accrocher, peu à peu, au fil des pages, tout comme Mr Sim est accroché par sa vie… quand elle est  racontée par d’autres.

Car c’est la force de ce roman et de son personnage fantôme : Max est le lecteur de sa propre vie,  écrite  par  son entourage proche.  Il est donc placé dans la même situation que nous,  puisque nous  sommes, tout comme lui, des lecteurs du roman qui nous expose  sa « vie très privée ».  

Max, qui reste toujours attaché à son ex-femme Caroline, entre en rapport avec elle sur un forum Internet en utilisant un pseudo féminin, Liz Hammond. Et Caroline, qui pendant quatorze ans n’a jamais pu vraiment communiquer avec son mari, développe alors avec  Liz une relation épistolaire chargée d’émotion et d’amitié, qui le bouleverse :  « (…) vous n’en reviendriez pas de la chaleur, de l’amitiés, de l’affection, oui, qu’elle mettait dans ces mots adressés à une étrangère, une  parfaite  inconnue qui n’existait même pas, bon Dieu de bon Dieu ! ».

Leur relation se développe tant  que Caroline  envoie à Liz/Max une nouvelle qu’elle vient d’écrire, dans laquelle elle met en scène un événement de sa vie de couple où Max tient un rôle central.  Ainsi, Max devient, à travers la lecture de cette nouvelle, le lecteur de sa propre vie, décortiquée par Caroline qui joue alors le rôle de l’écrivain (elle ambitionne de le devenir).  

Max va également se fabriquer son identité à partir d'une quête : la recherche de l’identité réelle d’un père avec qui  il n’a jamais pu communiquer et qu’il ne comprend pas.  Jonathan Coe, qui s’amuse à créer un suspense à travers cette double recherche d’identité, nous montre combien il est difficile d’interpréter des faits pour les rendre signifiants.  Écrasé  par les révélations sur son passé, Max  se surprend lui aussi, comme les autres, à inventer, à imaginer ce qu’il aurait pu devenir si l’auteur l’avait voulu en nous  racontant des scènes imaginaires qui auraient pu se dérouler.  À cet instant  du roman,  le personnage commence à sortir de sa médiocrité initiale : « Non, rien n’est vrai, mais vous savez quoi ? Je crois que je commence enfin à me débrouiller, comme écrivain (…) Et je dois avouer que j’y ai pris vraiment du plaisir. Je n’aurais jamais imaginé qu’inventer soit aussi gratifiant. »

Peu à peu, Max se rapprochera de son père, il finira par le connaître mieux en même temps qu’il  découvrira les raisons profondes de son mal-être. Il poursuit  d’ailleurs sa quête de sa propre identité à travers les carnets de son père (poète et admirateur de T.S. Eliot) que celui-ci lui a demandé de ramener en Australie.  Lorsqu’il  trouve ces carnets,  leur lecture est une nouvelle révélation.  La perception qu’il  a de la réalité de son enfance, de ses relations avec son père et avec les femmes se trouve modifiée par sa   lecture. Dans le même temps,  notre perception de lecteur happé par l’histoire de Max s’en trouve aussi bouleversée. 

Dans le courant de l’histoire, Mr Sim  va nous révéler  sa  conception de la création artistique, directement induite de ce qu’il vient d’apprendre :

« Si nous vivions tous dans un parfait bonheur, sans conflits, sans tensions, sans névroses, sans angoisses, sans problèmes irrésolus, sans injustices monstrueuses tant sur le plan personnel que politique, sans rien de toutes ces saletés, alors les gens qui courent chercher des consolations dans des histoires n’auraient plus besoin de le faire, n’est-ce pas ? Ils n’auraient plus du tout besoin d’art. C’est pourquoi je n’en ai pas besoin, moi, et vous non plus, désormais ».

Est-ce la conception de Jonathan Coe lui-même qui est ainsi dévoilée ? Bien sûr, nous n’en saurons rien.  Mais Coe joue avec  le lecteur avec son humour habituel  : si  vous avez commencé  ce roman, nous dit-il en substance, c’est que vous étiez  névrosé et malheureux.

Paul Auster avait  lui aussi exploré les rapports ambigus entre le romancier et ses créatures/personnages, dans « Seul dans le noir », « Invisible » ou « le livre des illusions ». Jonathan Coe  ne se contente pas de ce seul élément pour faire exploser son roman au visage du lecteur, il va plus loin en développant  le  triptyque auteur/lecteur/personnage.  Il  le fait d’une façon plus décontractée que Paul Auster, avec  son humour discret, si  corrosif,  en nous démontrant qu’un personnage de roman n’est qu’un jeu de l’esprit,  que ni le romancier ni son lecteur, ne doivent  prendre trop au sérieux.  

Le roman avait commencé par la vision, dans un restaurant de Sydney, d’une jeune femme asiatique et de sa fille qui jouaient aux cartes au restaurant. La complicité entre la mère et la fille, leurs liens étaient si  évidemment forts que le solitaire Max, qui n’avait jamais pu communiquer ni avec sa fille ni avec son père en avait été bouleversé. Il avait conservé ces images-là dans sa mémoire et son rêve était de les retrouver un jour.  Magie du roman, l’auteur exauce son rêve et Mr Sim peut enfin discuter avec la jeune femme, quelques pages avant la fin. Quelques phrases lui suffisent pour deviner qu’elle a  perçu le point essentiel  de sa personnalité, celui qu’il  cachait  à lui-même : ce n’est pas avec elle qu’il pourra être heureux, mais plutôt  avec Clive, l’homme qu’il a rencontré au cours de son périple. Max découvre et comprend  en même temps que le lecteur les ressorts de sa sexualité et les raisons profondes de son mal-être : il est guéri  peu de temps avant sa disparition finale, désormais  il n’aura plus besoin de lire des histoires.

Lorsque le livre est sur le point de s’chever, quand nous  avons fait le tour de  la vie de Mr Sim et que nous savons comment Coe a créé son personnage de Max. Une question reste en suspens : comment  finir l’histoire ? Par une note d’espoir ? Une fin heureuse ? Désespérée ? Ouverte ?

Chacun de ces choix serait mal venu puisqu’un personnage n’est qu’un accessoire, un moyen d’atteindre son but  qui est de  parler de notre époque,  de la création littéraire, des rapports entre les êtres. L’histoire terminée, le héros peut disparaitre d’un simple claquement de doigts. C’est ce que fait l’auteur dans une scène finale que certains commentateurs jugent étonnante, mais qui est, somme toute, d’une logique imparable.

 

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