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Billet de blog 22 mai 2014

Occupation et résistance... questions d'éthique posées par Denis Labayle

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Denis Labayle est l’auteur de plusieurs essais, recueils de nouvelles et romans, dont le remarquable Noirs en blancs que j’ai eu le plaisir de chroniquer ici. Le point de départ de son dernier roman, la rencontre pendant l’occupation allemande entre un médecin officier de la Wermacht et un chirurgien français qui vont apprendre à se connaître et à s’estimer, pourrait faire penser au livre de Vercors le silence de la mer. Mais cette similitude est superficielle, tellement les conditions d’écriture des deux livres sont dissemblables. Celui de Vercors écrit en 1940/41, en pleine période d’occupation allemande, était une façon de mettre en avant et de magnifier une résistance – même muette – à cette occupation. Celui de Denis Labayle, écrit trois quart de siècles après cette période, à un moment où nos deux pays ont des liens étroits, a une motivation et une approche toutes différentes : même si l’alternative suggérée par Vercors entre résistance à l’occupant et collaboration est également présente, elle ne constitue pas l’axe unique du livre.

Le professeur Déjean, chirurgien internationalement reconnu, est convoqué par un médecin allemand qui lui demande de mettre, une demi-journée par semaine, ses compétences au service des soldats et occupants allemands, moyennant quoi les patients qu’il opère à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu bénéficieraient de médicaments qui font cruellement défaut au service. Pour Helmut Garten, le chirurgien allemand, la proposition n’est pas sans risque, car le fait de donner des médicaments aux Français au lieu de les conserver pour ses compatriotes risque d’être mal perçu par la Gestapo. Mais il admire les travaux de Déjean, connaît  sa compétence, et a besoin de lui. Déjean hésite, puis accepte, en partant du principe qu’un médecin n’a pas à se préoccuper de la nationalité de ses patients, ni même de leurs actes.

Une sorte d’amitié discrète et non exprimée, basée sur une estime réciproque et des valeurs communes, se développe entre les deux chirurgiens, ce qui n’a rien se surprenant pour le lecteur. Mais que va devenir cette amitié quand elle sera soumise à tous les risques liés au développement de la résistance naissante ? Pourra-t-elle survivre au double regard porté sur elle par la résistance et la Gestapo qui lutte contre celle-ci ? Les risques professionnels pris par les deux hommes sont-ils symétriques ? Vont-ils créer des points communs supplémentaires ?

Denis Labayle se pose, et nous pose avec son héros, des questions d’éthique auxquelles chaque lecteur sera obligé de répondre, en son âme et conscience. Ces questions viennent jusqu’à nous sans pathos, à travers des ressorts dramatiques forts et une sobriété d’écriture de bon aloi, qui n’ont pas besoin, pour susciter l’émotion et la réflexion, de patauger dans un sentimentalisme niais. Déjean nous montre ses faiblesses, ses hésitations, parfois ses failles, pendant que nous voyons comment la grande histoire s’invite dans sa vie à partir de petits évènements qui vont changer – peut-être – le cours de son destin. Que va devenir l’amitié solide qu’il a pour Bernard, son collaborateur direct, tenté par la résistance ? Quel rôle va jouer dans son choix la jeune femme qui le contacte pour faire partie d’un réseau ? Quels risques personnels acceptera-t-il de courir ? Ce court récit (moins de deux-cents pages) réussit le paradoxe de s’avaler d’un trait, mais aussi de se savourer et de se déguster, tellement les personnages sont forts et réussis.

La dernière partie du livre se passe en 1967 à Hambourg, vingt-cinq ans plus tard, et laisse la possibilité au personnage de Déjean (et au lecteur) de mettre un point d’orgue à cette histoire, qui en reliant le passé et le présent, permet aux hypothèses du lecteur de rester ouvertes, sans préjuger... de l’avenir !

À Hambourg, peut-être...
Denis Labayle
Éditions Dialogues (24 avril 2014)
ISBN : 9 782 918 135 883
198 pages ; 19.90 €

Cette chronique a également été publiée sur le collectif-littérature.

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