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Mais heureusement, l’intérêt potentiel suscité par une lecture est généralement moins lié aux thèmes développés par l’auteur qu’à la richesse de son univers,  la subtilité de sa réflexion et l’effet de surprise et de dépaysement qu’il peut provoquer chez le lecteur. De ce point de vue, le Canadien Andrew Pyper, auteur du remarquable Lost Girls, a parfaitement réussi son défi avec ce roman foisonnant, brillant, troublant.

Le narrateur, David Ullman, enseigne la littérature à l’université de Colombia où il est spécialiste de John Milton et plus précisément du chef-d’œuvre de celui-ci : le paradis perdu. Il est, selon ses propres mots, « un spécialiste athée de la bible (...), un expert en démons qui croit que le mal est une invention humaine ». Dépressif chronique, alors que bien malgré lui son mariage s’effiloche, seules sa fille Tess qui vient d’avoir douze ans et sa collègue Elaine O’Brian avec laquelle il a noué une relation amicale solide, lui permettent de tenir le coup.

Comment ce rationaliste convaincu va-t-il finir par se persuader que la disparition de sa fille est due à un démon, qui veut entrer en contact avec lui, car il attend quelque chose de lui ? Alors qu’elle est considérée par la police comme morte, noyée dans un canal de Venise où il l’avait amenée, Ullman pense pouvoir la ramener dans son monde en communiquant avec ces démons qu’il a si longtemps croisés dans l’œuvre de Milton.

Le livre est donc la description intérieure, minutieuse et en apparence rationnelle, du combat qu’il livre pour la retrouver. Pour tous ceux qui l’entourent, et en particulier pour son amie O’Brian, ces démons sont intérieurs, une plongée dans un univers fantasmatique qui lui permet d’atténuer les souffrances liées à l’absence et à la culpabilité. Pour lui, ils sont chaque jour un peu plus réels et il est persuadé que la compréhension qu’il va en avoir lui permettra de retrouver Tess et de la faire revenir dans le monde réel. Pour cela, il va s’appuyer sur sa connaissance approfondie du Paradis perdu, qui imprègne chaque chapitre du livre.

L’absence, le deuil, mais aussi les souffrances refoulées et oubliées dans des périodes de la petite enfance sont au cœur de la démarche intellectuelle et émotionnelle du narrateur, de son glissement progressif dans la folie et son basculement dans un univers intérieur coupé de la réalité.

« Le deuil a une couleur. Il a d’autres caractéristiques – je le sais maintenant – qui forment collectivement ne sorte de personnalité. Une figure hostile qui débarque dans votre vie et refuse d’en partir, de s’assoir ailleurs qu’à vos côtés ou cesser de vous murmurer le nom du défunt à l’oreille. Mais, en ce qui me concerne, le deuil a d’abord une couleur, cette nuance de peinture turquoise déprimante dans le chalet ou nous passions nos étés et, après que nous avons dû vendre notre maison en ville, où nous vivions jusqu’à ce que papa parte marcher dans les bois un dimanche de juillet avec juste une photo de mon frère et un fusil pour n’en jamais revenir ».

L’auteur a inscrit la narration de la deuxième partie du livre dans un périple sanglant qui va amener David  jusqu’à l’endroit de sa petite enfance où un drame l’a si profondément marqué. Le suspense est présent de la première à la dernière page, un suspense psychologique, affectif et émotionnel que peu de livres peuvent atteindre. À la fin de cette lecture, je savais que cette histoire resterait durablement gravée dans ma mémoire !

 

 

Cette chronique peut également être lue sur le blog Collectif Un polar ainsi que sur mon blog personnel Lectures et chroniques.

 

Andrew Pyper
Le démonologue
Éditions l’Archipel (mai 2016)
Collection Suspense,
295 pages

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