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Patrick Raynal, passionné de littérature, de romans noirs et de polars, va diriger la célèbre série noire de Gallimard pendant 13 ans, puis la collection Fayard Noir. Cette activité d’éditeur ne l’a pas empêché d’être un auteur prolifique, puisque Une ville en mai est le dix-septième roman qu’il a écrit en solo.

Le mois de mai évoqué par le titre fait naturellement référence à mai 68, mais (surprise !) la ville n’est pas Paris, mais Nice, où il faisait ses études pendant cette période de sa vie. Il peut ainsi nous parler de ce qu’il connait bien et s’appuyer sur son expérience politique du Nice de cette époque – celle du célèbre mafieux Jacques Médecin – pour imaginer une solide et sordide histoire dans laquelle le polar le dispute au roman noir. La crédibilité est donc au rendez-vous, avec en prime toute la mythologie révolutionnaire de ce temps qui a fait couler fort heureusement plus d’encre que de sang : les rapports tendus entre les étudiants et les flics, les gauchistes et les fachos, les différents groupuscules trotskystes ou marxistes-léninistes et le P.C.F., etc.

Écrivain expérimenté, Patrick Raynal a eu l’intelligence d’imaginer un narrateur qui ne lui ressemblait pas : Frédéric, qui revient à Nice après avoir passé dix ans en Afrique a une bonne vingtaine d’années de plus que lui et il est proche du français moyen de ce temps (à supposer que cette drôle de bête moyenne existe réellement), normalement réac et plutôt agacé par la geste révolutionnaire et le défoulement verbeux de ces petits bourgeois, qui – pressent-il – finiront par rejoindre les traces de papa-maman à leur façon et selon les modalités de l’époque nouvelle qui est en train d’émerger. « Je suis resté assis au bar pendant un bon moment à boire des Casanis aussi épais que des flans et à me demander ce que j’allais bien pouvoir faire de tout ce que je venais d’apprendre. Le moins qu’on puisse dire c’est que mon pays avait pris une drôle de gueule depuis que je lui avais tourné le dos. Les communistes se faisaient traiter de bourgeois par de futurs cadres et les jeunes filles de bonne famille portaient la parole révolutionnaire dans des coins que leurs mères n’auraient jamais osé traverser sans escorte. J’aurais aussi pu me demander où j’avais merdé, mais, bizarrement, j’ai oublié de le faire ».

L’histoire démarre par une lettre reçue par Frédéric. En quittant la France, il a laissé à Nice sa femme Dominique et sa fille Sophie. Celle-ci, une des figures de proue de la contestation étudiante à la fac de lettres, a disparu. Frédéric, à la demande de Dominique, va partir à sa recherche.

Simple fugue amoureuse ? Désir de prendre du recul par rapport à sa mère et l’ami de celle-ci ? Lien avec sa pratique militante ? Ou bien... ? Le récit démarre par une quête personnelle angoissée et va s’achever sur une tragédie à dimensions policière et politique. Ce qui donne de la chair au roman et en fait sa richesse, c’est le lien que l’auteur parvient à tisser entre la vie personnelle du narrateur, sa vision du monde et des êtres, et le monde politico-policier qu’il va croiser. Les liens avec Dominique, s’ils sont toujours conflictuels, restent forts et peuvent sans doute évoluer. Qui est réellement Jérôme Lassus, le séduisant et riche architecte qui vit avec Dominique ? Pancrazi, le flic des R.G. et vieux copain de Frédéric pourra-t-il aider celui-ci à retrouver Sophie ? Y a-t-il un lien entre le mouvement étudiant et la disparition de celle-ci ? Et que vient faire dans cette histoire le prof d’extrême droite Blanc-Dumont, dont le corps proprement occis a été retrouvé sur la plage de Rauba-Capeù ?

Les questions trouvent peu à peu leurs réponses, et celles-ci ne sont pas toujours plaisantes. Quant à l’intrigue, elle est ciselée, crédible, et tient le lecteur en haleine de la première à la dernière page. Patrick Raynal nous offre là un excellent roman noir, un livre coup-de-poing alerte, vif, intelligent, qui nous entraine dans les méandres d’une ville à la réputation sulfureuse. A-t-elle beaucoup changé depuis 1968 ?

Une ville en mai; Patrick Raynal; Éditions L’Archipel; 261 pages

Cette chronique a été également publiée sur le blog  lectures et chroniques

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