La folle dérive des ressources humaines : "Des clous", un roman de Tatiana Arfel...

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 L’attente du soir, premier roman de Tatiana Arfel publié par les éditions José Corti, nous avait permis de découvrir un écrivain talentueux et hors normes. La qualité de son écriture, à la fois onirique et poétique, sa fine description des rapports humains, le thème central du livre sur le rôle de l’art comme essence et moteur de la vie, tout cela était stimulant pour l’imaginaire du lecteur et très en décalage par rapport aux productions littéraires à la mode. C’était aussi, de façon délibérée, en marge de toute réalité sociale contemporaine.  

  « Des clous », son deuxième livre, est le contre-pied romanesque du premier, puisqu’il nous  fait vivre une plongée en apnée dans le monde du travail, à travers cette fiction qui est une  charge féroce contre un certain capitalisme contemporain et ses techniques de gestion aussi hallucinantes que « modernes » des ressources humaines.

 Une cinquantaine de pages m’a été nécessaire pour entrer dans le roman. Le temps de faire connaissance avec les six salariés en perdition de l’entreprise Human Tools (ou HT pour les intimes), mais aussi avec son fondateur et patron Frédéric Hautfort, un homme pressé que l’on  adore détester.

Ces salariés, nous allons découvrir de l’intérieur leur histoire personnelle, leurs ambitions, leurs craintes et naturellement... leur désespoir ! Une fois mémorisées les personnalités de chacun et leurs interactions réciproques, la lecture devient de plus en plus et prenante et nous offre un plaisir qui s’accroit quand les personnages prennent au fil des pages de la chair, de la densité, de l’humanité.

Tatiana Arfel tient merveilleusement les deux bouts de la chaîne : d’un côté des techniques de gestion absurdes et dégradantes, décortiquées avec une précision presque maniaque, de l’autre des êtres humains dans toute leur complexité, leurs difficultés, mais aussi leur richesse, une richesse humaine pulvérisée par l’entreprise Human Tools. Le cœur du livre, c’est l’interaction des deux, mais c’est aussi la réaction et la tentative désespérée de ces salariés pour sauver l’essentiel, plus que leur travail : leur âme.

 Catherine est un des personnages attachants du roman. DRH humaniste et expérimentée, elle considère chaque personne comme un être humain à part entière qu’il faut aider et former quand il traverse une période difficile. Une vision de son travail qui est une hérésie pour Human Tools et son chef ! Elle va donc être mise sur la touche et remplacée par Sabine, qui assume avec enthousiasme les nouveaux objectifs de DRH performante, mais performante  selon de nouveaux critères :

« Aujourd’hui, on ne cherche plus seulement à traiter une intériorité douteuse, comme si la personne était une totalité sacrée unique alors que les nouvelles sciences psychologiques ont compris qu’une personne est avant tout une séquence de comportements évaluables, quantifiables, rationalisables. Proaction, réaction, feedback, circulary patterns, efficacité et rendement : un système gagnant/gagnant. »

 Comme on le voit, le jargon fait partie de la nouvelle méthode maison !

 Six employés « non-conformes », jugés inadaptables, doivent être virés. Sans état d’âme, naturellement. Il faut que leur licenciement ne coûte rien à l’entreprise, qu’ils soient donc licenciés pour faute professionnelle grave. Mais cela ne suffit pas, Human Tools peut faire mieux : il faut que leur licenciement soit source de profit pour l’entreprise !

 Comment se débarrasser sans frais de salariés dont on ne veut plus ? Tout simplement en vendant aux autres sociétés la technique qu va être mise au point pour se débarrasser des indésirables. En gros : un plan de formation bidon, assorti d’exigences tellement ahurissantes qu’il  leur sera impossible de s’y conformer.

 Vous l’avez compris, « Des clous » n’est pas une histoire rose ! Mais la dureté des situations vécues par Catherine, Rodolphe, Francis, Marc, Sonia et Laura est compensée par des passages décapants et drôles. La mise au point des détails du croustillant plan de formation, ou les passages dans lesquels l’auteur s’attache à décortiquer le jargon utilisé par le cénacle dirigeant, sont des morceaux d’anthologie entrepreneuriale.

 Le langage utilisé par ce cercle dirigeant est d’ailleurs un personnage à part entière de l’histoire. Sonia, une des employées « non-conformes », est sollicitée une dernière fois avant d’être virée pour ses compétences de linguiste. On lui demande de mettre en place un « Protocole de vocabulaire Purifié » qui établira la liste des seuls mots que les salariés auront le droit de prononcer dans l’entreprise.

« (…) Nous avons passé les deux premières séances à établir une liste de mots indésirables : sibyllins, confondants, désuets, excitants, hors contexte. Nous allons continuer de même avec les expressions, tournures de phrases, simplifierons la grammaire, mettrons en place une échelle d’évaluation du langage de chacun, avant et après formation, avec des contrôles réguliers comptant pour les évaluations trimestrielles et annuelles, conditionnant les augmentations. »

L’emprise sur le cerveau de chacun doit-être totale. La « rationalisation » va être poussée à l’extrême, jusqu’à l’absurde : plus de gestes inutiles, de mots prohibés, plus de relations personnelles entre collègues autour d’un café, plus d’espace à soi, chacun doit être vu et surveillé par tous, dénoncé si nécessaire, son comportement corrigé s’il n’est pas conforme...

 Le rêve d’une société totalitaire qui contrôle chacun des aspects de la personnalité, des gestes et des mots de tous est enfin réalisé en toute bonne conscience… mais le mot conscience a-t-il encore un sens ? Sans doute pas, car le rêve de Frédéric Hautfort est clairement ailleurs :

« il faudrait arriver à ce qu’en entreprise, les gens se sentent comme en prison, coincés et reconnaissants d’avoir quelque chose à faire…leur donner l’impression qu’ils ont tant à payer à la société qu’il ne sera jamais question de recevoir quelque chose… ».

 Exagération ? Délire de romancier ? Science-fiction inenvisageable dans notre beau pays ? A peine ! La force de ce roman est de plonger ses racines dans la réalité d’aujourd’hui, une réalité qui se développe insidieusement et souvent sauvagement : souvenez-vous de France Télécom et de ses salariés placardisés parce que « non-conformes » !

 Alors, que peuvent faire nos six personnages exploités, écrasés, humiliés et en quête d’une issue ? Ils ne savent plus trop qui ils sont, niés dans leur être, dévalorisés, seuls face à la toute puissance de leur direction. Ce salaire, ils en ont besoin, certains ont des enfants, ils doivent payer leur loyer : vivre ou même simplement survivre coûte cher. Que faire pour sortir du trou, échapper à l’emprise de notre big brother boursier ? L’action collective est devenue presque inimaginable dans un tel contexte. Que leur reste-t-il ?

 L’espoir viendra de l’extérieur, d’une jeune femme qui a gardé assez de lucidité pour proposer des choses simples : créer, parler, rêver, se connaître, être ensemble, savoir ce que l’on veut vraiment… et puis l’art, le théâtre, la musique, le chant pour tenter de redresser ce qui a été tordu, déformé, abîmé… mais peut-être pas définitivement ?

 La fin du roman remet en perspective la petitesse de Human Tools et de son fondateur, qui se prenait pour le roi du monde et qui n'était rien face à la puissance du système, des investisseurs et des fonds de pension. Elle nous permet de réfléchir au sens du travail, dans notre vie comme dans la société : « gagner sa vie », dans certaines conditions, n’est-ce pas plutôt la perdre ?

 Un beau roman, à la fois critique et humaniste, lucide et inquiet pour notre présent mais qui s’achève sur une note positive en évoquant la force de la création, de l’imagination, de l’art, mais aussi de l’amitié. Un roman qui nous fait réfléchir autant que rêver. Que peut-on demander de mieux à la littérature ?

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