Un roman déjanté et savoureux qui nous montre... comment faire la révolution!

Si je devais définir Sébastien Gendron en quelques mots, je dirais : romancier déjanté et délectable, révolté et subversif, observateur acide de nos défauts collectifs et ceux de notre société.

Révolution, de Sébastien Gendron, © x-ray pictures/shutterstock;plainpicture/elektron08 Révolution, de Sébastien Gendron, © x-ray pictures/shutterstock;plainpicture/elektron08
Pour son dixième roman, il met le doigt sur quelques aspects peu plaisants du monde du travail vu du côté de ces salariés jetables et corvéables à merci (vive l’intérim et la généralisation des CDD de quelques semaines ou même quelques jours) ainsi que ceux d’un système médiatique aussi bancal qu’indispensable au bon fonctionnement de la machine.

Il le fait à travers deux personnages qui pourraient être nous, ou bien nos voisins de palier, deux quadragénaires qui n’attendent plus rien, ne croient plus guère que leur vie pourra changer en mieux : Georges Berchanko et Pandora Guaperal. Enfin, quand je dis qu’ils pourraient être « nous », ça n’est pas tout à fait vrai. Eux ils ont la particularité de transformer leur colère, leur haine, puis leur révolte en une idée fulgurante et d’aller jusqu’au bout de celle-ci. De vrais personnages de roman, en quelque sorte...

Dans le couple, c’est Pandora la meneuse, c’est elle que Georges suit avec admiration et un certain étonnement, elle qui a l’idée fulgurante qui va tout faire basculer. Pandora, cette belle jeune femme qui « une fois son baccalauréat en poche (...) avait déserté un domicile familial claustrophobique et s’était lancée dans des études de commerce sans bien savoir pourquoi. Enfin si : son conseiller principal, qui se prenait chaque lundi pour un conseiller d’orientation, lui avait dit qu’elle avait la niaque, et que, quand on a la niaque comme ça, il vaut mieux faire du commerce, parce qu’il faut avoir la niaque quand on veut vendre des trucs. Pandora n’avait pas spécialement envie de vendre quoi que ce soit, mais en gros c’était pour cet enseignant un moyen de dire “Vous passez un bac G, ce n’est pas non plus Byzance, alors vous n’allez pas non plus nous engorger les filières de prestige”. »

Quant à Georges, « [il] n’est pas manœuvre, c’est même tout le contraire. Il est ingénieur informaticien. Un diplôme qui lui a littéralement rongé six ans de son existence – sans compter la scolarité précédente pour laquelle déjà il s’était collé pas mal d’ulcères. À l’époque du bac, il était tellement impossible de le sortir de derrière ses cahiers que ses rares amis l’appelaient Salvatore, faisant allusion aux moines enlumineurs du Nom de la rose – un surnom que Georges avait mal interprété et mis sur le compte des frissons que lui inspirait son reflet dans le miroir. Au moment de sa prépa, il ne sortait de chez lui que pour rejoindre le lycée, et ses anciens amis avaient fini par jeter l’éponge. Brillant, Georges Berchanko, mais socialement inadapté, avec ce teint de blette des gens qui ne bronzent qu’à la lumière de leurs écrans. Si bien qu’au sortir de son diplôme, à vingt-trois ans, non seulement il n’avait bibliquement connu aucune femme, mais son indice de masse corporelle grevait sérieusement son espérance de vie. »

Ces deux-là vont se retrouver autour d’un point commun qui va les souder : ils sont employés par André Vadim, le même chef d’entreprise véreux d’une boîte d’intérim, un type qui élève l’exploitation et la pressurisation de ses salariés au rang de grand art.

Mais comment Pandora et Georges vont-ils passer de la révolte individuelle à la révolution ? Et comment peuvent-ils faire exploser un système, devenu aussi purulent que toxique pour un nombre toujours plus grand de citoyens, ceux  qu’ils voudraient entrainer dans leur révolte ? En s’attaquant à un tabou absolu : les sacro-saintes vacances du mois d’août, exutoire nécessaire au maintien plus ou moins bancal de la force de travail. Avec l’aide de Georges, Pandora va paralyser toute la France vacancière en s’installant sur une autoroute et en menaçant de se flinguer si les futurs vacanciers ne font pas... la révolution ! Va-t-elle réussir à stopper la horde moutonnière dans ses ardeurs vacancières ? La hargne de celle-ci va-t-elle se transformer en désir de révolution, de tout foutre en l’air pour enfin respirer librement ? Vont-ils passer avec un simple haussement d’épaules en la laissant à ses vaticinations post adolescentes ? Comme l’auteur, de façon délibérée, ne joue pas dans la case du réalisme, l’imagination peut se débrider et tout peut-être permis. Une seule restriction toutefois : maintenir au fil des pages l’acuité du regard porté sur les failles de notre monde contemporain comme sur les hommes et les femmes qui le composent.

Ce regard pénétrant et amusé va se développer autour d’une flopée de personnages secondaires, décrits avec la langue jubilatoire et imaginative de l’auteur qui, avec un regard aussi ironique et caustique, fait merveille.

Enlevé, efficace, drôle, ce roman se lit d’une seule traite et demande pourtant – étonnant paradoxe – à être savouré.

 Révolution (roman)
Sébastien Gendron
Albin-Michel (2017)
400 pages

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