L'émancipation n'est pas une marchandise

Les débats publics sur l'éducation et sur "la" pédagogie sont le théâtre d'une double offensive : celle des réactionnaires, mais aussi celle des libéraux "innovants". Si ces derniers avancent sous le masque de propositions pédagogiques en apparence avant-gardistes, ils ont un point commun avec des initiatives comme Espérance Banlieues : la volonté de dynamiter le service public d'éducation.

Par Christophe Cailleaux et Amélie Hart-Hutasse, enseignant.e.s.

Ce texte est une version largement remaniée et mise à jour d'un précédent billet portant le même titre.

 

Dans une tribune parue en octobre 2016, Laurence de Cock et Grégory Chambat, dénonçaient avec force une « nébuleuse nostalgique » et réactionnaire qui avait envahi le débat public sur l’école. Leur texte se donnait pour objectif d’y voir plus clair dans des enjeux à la fois politiques et pédagogiques que certains s’évertuent à rendre illisibles. Il défendait le projet d’une pédagogie critique et d’une école émancipatrice.

Une telle conception de l'éducation est à l'opposé du projet de la Fondation Espérance Banlieues (lire le précédent article de cette édition) qui, profitant de la campagne électorale, lance une offensive de communication. Parmi les personnalités signataires d'un appel à soutenir le réseau d'écoles privées figure un certain Andreas Schleicher, qui est à la tête de la Direction de l’Éducation et des Compétences de l'OCDE (Organisation de coopération et développement économique). C'est ainsi l'un des principaux représentants de l'offensive néolibérale sur l'école qui se trouve associé à une organisation s'appuyant sur une idéologie réactionnaire, tout en se présentant, comble de l'audace, comme "un modèle pédagogique innovant pour les enfants des quartiers en grande urgence."

Cet appel, son argumentaire, et la liste de ses soutiens plus ou moins prestigieux est pour nous, enseignant.e.s, pédagogues soucieux d’égalité et d’émancipation, un indice : les réactionnaires d'Espérance Banlieues et les libéraux "innovants" ont en commun le mépris du service public d'éducation. Leur discours est habilement pensé, mais ne nous y trompons pas : leurs projets "pédagogiques" sont avant tout conçus comme des offensives destinées à subvertir l'idée de bien commun. Ils se placent dans une logique consumériste, contribuant à créer une demande à laquelle ils s'offrent généreusement de répondre. Pour ce faire, ils profitent des dysfonctionnements réels de l’Éducation nationale, quand cette dernière ne leur ouvre pas d'elle-même ses portes.

Les marchands d'école aiment "la" pédagogie

La marchandisation de l’éducation n’est pas un phénomène nouveau. En 1994, l’Accord Général sur le Commerce des Services excluait très théoriquement le champ éducatif du domaine des négociations commerciales internationales. Depuis, ces digues bien fragiles ont cédé et des entreprises de plus en plus nombreuses luttent pour trouver une place sur ce qu’elles considèrent comme un immense et juteux marché. Le biais le plus connu pour pénétrer les systèmes éducatifs publics est sans doute celui du numérique, comme en témoigne par exemple l'accord passé entre le Ministère de l'Éducation nationale et Microsoft. Mais les marchands d’éducation savent montrer patte blanche et se présentent volontiers au travers d’associations ou de fondations, à but évidemment non lucratif, comme Ashoka et Teach For France1 (voir à ce propos l'analyse très éclairante de Maria Noland). Plus habilement encore et de façon plus préoccupante pour les pédagogues, le discours commercial et marketing sait détourner et défigurer ceux de l’émancipation :

Chaque enfant, quels que soient son milieu social et son environnement culturel, doit pouvoir bénéficier de la meilleure éducation possible, celle qui permettra à ses talents de sépanouir afin quil trouve la place qui lui convient dans la société. Les enseignants, qui sont la pierre angulaire du système éducatif, peuvent agir pour plus dégalité à lécole. [propos trouvés sur le site de Teach For France]

Réjouissons-nous,  ces gens ne sont pas des marchands mais des bienfaiteurs, s’offrant généreusement pour réduire les inégalités et mettre fin à la reproduction sociale ! Qu’on les laisse œuvrer, ils nous démontreront que le privé peut assurer des missions pour l’intérêt commun bien mieux que le service public ! On a déjà entendu ce discours, c’est celui qui a permis de s’attaquer à la Poste, à la SNCF, à France Telecom et à l’hôpital public. On en sait les conséquences funestes : précarisation de l’emploi,  détérioration du service rendu, augmentation des inégalités sociales et territoriales. On sait aussi que l’éducation privée, déjà très présente en France, participe puissamment à accentuer reproduction sociale et ségrégation, comme l’a souligné Thomas Piketty. On sait tout cela, mais on l’entend si peu.

Complaisance médiatique

C’est que l’offensive libérale trouve de puissants relais. Si certains hebdomadaires, comme Le Point ou Marianne se complaisent à relayer les propos outranciers (et vendeurs) des réactionnaires, si Espérance Banlieues bénéficie de nombreux articles et reportages positifs (lire ici), d’autres médias ont structuré leur discours sur l’éducation autour d’une connivence avec les marchands d’école "innovants¨. Ainsi Le Monde-Campus n’hésite pas à multiplier les « partenariats » avec des acteurs privés, relayant en toute objectivité leur dynamisme et leur réussite. Xavier Niel, copropriétaire du journal et créateur d’une école privée, affirmait ainsi à propos de l’école publique :

Le problème, cest que lÉtat na plus dargent. Pas dargent, pas de réformes. Il ny a plus de vision et de courage pour affronter les corporatismes. Seule la société civile peut prendre le relais et apporter des solutions qui ne seront jamais globales ou totales, mais qui auront peut-être un jour un impact, qui sait ? [entretien de 2014 pour Madame Figaro]

Ces médias valorisent avec une rare bienveillance les acteurs.trices privé.e.s de l'éducation à l'occasion d’événements dont ils sont eux-mêmes partenaires. Leurs thèmes privilégiés sont l'orientation (à l'image du salon "O21" organisé par Le Monde)et plus encore "l'innovation pédagogique" (expression dont le flou conceptuel permet bien des contorsions). On peut citer comme exemple de ces rencontres très régulières, qui servent surtout à assurer la présence médiatique des mêmes acteurs.trices sur les réseaux sociaux, la conférence "FuturEdu" du 22 mars 2017. En sont partenaires le magazine L’Étudiant, des entreprises comme Gutenberg Technology ou Microsoft... mais aussi le Ministère de l’Éducation nationale ! On y trouve la plupart des intervenants déjà présents à EduSpot2 en janvier dernier : start-ups du secteur de "l'EdTech", chercheur.e.s dans le domaine des nouvelles technologies et dans celui des neurosciences, ambassadeurs.rices des Fondations Ashoka3 et Teach for France (TFF). On notera la présence de deux enseignant.e.s (mais pas plus) dans ce panel censé s'intéresser au futur de l'éducation : l'une ambassadrice de TFF, l'autre se présentant comme "profpreneur"4. Le brouillage des frontières entre intérêts privés et acteurs publics est une des caractéristiques majeures de ces rendez-vous médiatiques, comme des dispositifs et réseaux aux intitulés parfaitement marketés pour le grand marché mondial concurrentiel de l'éducation : LearnSpaceParis, LabSchoolParis, etc.

Les liaisons dangereusement innovantes

Le projet LabSchool Network (il s'agit bien, contrairement aux apparences, d'une association française...) est un bon exemple pour comprendre comment le prétexte de "l'innovation" voire de la recherche pédagogique sert les intérêts privés dans l'éducation, avec la complicité de personnes censées représenter et défendre le service public d'éducation.

Le Lab School Network (LSN) se présente comme "un réseau d’acteurs d’horizons différents, de citoyens impliqués dans le renouveau éducatif. Créé en novembre 2015, à l’initiative de Pascale Haag (EHESS), il comprend des chercheurs, des pédagogues, des représentants des pouvoirs publics, des associations, des institutions et des entreprises. Il se donne notamment pour objectif de recenser et de rendre plus visibles les différentes initiatives dans le domaine de l’expérimentation pédagogique, tout en accompagnant leur évaluation, de développer des outils et de faciliter la mise en relation des différents acteurs."

Comment ne pas être d'accord avec la volonté d'encourager l'expérimentation pédagogique - pourvu qu'elle soit évaluée de manière indépendante, et fasse l'objet d'un débat sur son intérêt, notamment en termes de démocratisation et d'émancipation ? En réalité, l'expérimentation devient ici un marché comme un autre, se souciant si peu de démocratisation et d'intérêt général que la grande majorité des projets "innovants" portés par ce réseau sont des écoles privées sous contrat voire hors contrat. C'est le cas de l'école Lab School de Paris qui doit ouvrir à la rentrée 2017. Là encore, tout est fait pour emporter l'adhésion. Il s'agirait d'"une école innovante, bilingue, solidaire, laïque et éco-responsable", accompagnant "les enfants aussi bien dans l’acquisition des connaissances que dans la globalité des apprentissages", pour leur permettre, bien entendu, "de devenir des citoyens responsables, éclairés, autonomes, solidaires et épanouis(n'en jetez plus !). Les promoteurs de ce Thélème innovant multiplient les références aux grands noms de l'histoire de la pédagogie : Montessori, Freinet, Dewey, etc. Et pourtant, à y regarder de plus près, il s'agit d'ouvrir un énième établissement privé hors-contrat, une école de l'entre-soi dans un quartier de Paris peu connu pour sa mixité sociale, le 2e arrondissement. Belle innovation en vérité ! On trouve aussi pléthore de projets portés par des établissements privés sur la plate-forme du réseau LabSchool, nommée "Action éducative, recherche, expérimentation (AERE)". Celle-ci, en recueillant les idées "touchant à des champs tels que la pédagogie, l’éducation scolaire publique ou privée ou l’éducation populaire", soucieuse de rassembler toutes formes "d'innovations", mêle indistinctement public et privé (sous contrat ou hors-contrat), minant les nécessaires digues qui doivent protéger le bien commun des intérêts marchands.

Notre perplexité est plus grande encore quand nous découvrons la composition du comité scientifique de ce LabSchool Network, rassemblant, par exemple une rectrice, des enseignant.e.s-chercheur.e.s travaillant dans l'enseignement supérieur public, et même un sociologue responsable d'un Master MEEF (formation d'étudiant.e.s qui souhaitent devenir professeur.e.s). Quel étrange aréopage pour apporter sa caution à un projet qui repose sur la confusion entre intérêt général et intérêts privés ! Mais est-ce si étonnant quand le Ministère de l’Éducation nationale lui-même participe au brouillage des repères ?

Responsabilité de l'institution et des politiques éducatives

En effet, des choix politiques d'une remarquable continuité, malgré l'alternance de 2012, accompagnent et même soutiennent le mouvement de libéralisation de l'éducation. L’affaiblissement de l’éducation dite prioritaire, l’aggravation des inégalités territoriales, l’essor du néo-management, l’injonction lancinante à "innover" et à rendre « attractifs » les établissements scolaires ou encore la soi-disant autonomie dont on récolte les fruits amers dans les universités, sont autant de visages des politiques éducatives en place depuis plus d’une décennie. Le gouvernement actuel n’a pas hésité à multiplier les appels du pied aux marchands d'école : accord avec Microsoft – alors qu’il existe des solutions libres et gratuites pour un développement fort différent du numérique, partenariat avec Teach For France dans l’Académie de Créteil5, visite très officielle de l’"école" de Xavier Niel par la ministre Najat Vallaud-Belkacem. Last but not least, le Ministère de l’Éducation nationale participe activement à la promotion du film Une idée folle de Judith Grumbach, commande d'Ashoka. Par exemple il a organisé une projection en présence de la réalisatrice et de la Ministre dans le cadre des "Entretiens Jean Zay". Le documentaire est présenté sur la page dédiée du site education.gouv.fr par un court texte repris du site internet dédié à sa promotion, sans aucune référence à son producteur, un réseau d'entrepreneurs prétendument sociaux. Car là encore, quand Ashoka montre dans ce film des écoles où l'on cultive "l’empathie, la créativité, la coopération, la prise d’initiative ou encore la confiance en soi et l’esprit critique", privé et public sont totalement confondus et l'idée même d'un marché éducatif est admise comme une évidence. 

La participation de l'institution à cette confusion croissante entre bien commun et intérêts privés est d'autant plus préoccupante qu'elle ouvre grand la porte à ceux qui souhaitent défendre conjointement marchandisation et pédagogie réactionnaire. La très droitière Fondation Espérance Banlieues bénéficie d'ores et déjà de soutiens politiques : Laurent Wauquiez a rendu récemment une visite de soutien à une école du réseau

Les personnels du service public d'éducation ont de quoi se sentir bien esseulé.e.s face à cette marchandisation plus ou moins insidieuse. Le Ministère de l'éducation nationale semble plus soucieux d'imposer outils et pratiques désignés a priori comme meilleures car "innovantes", que d'offrir une formation initiale et continue qui permette à chaque enseignant.e de garder la main sur son métier, en usant de sa liberté pédagogique, jusqu'à "expérimenter" pourquoi pas. Le MEN n'en appelle jamais autant à la créativité et l'énergie de ses personnels que pour faire "réussir" les élèves dans des classes pleines à craquer. Le MEN enfin promeut les contrats d'objectifs sur le modèle managérial du privé. Ils réussissent le tour de force de ne contraindre que l'une des parties "contractantes" : car, en regard des objectifs que se fixe en toute autonomie un établissement (ou plutôt un chef d'établissement, les personnels n'en pouvant mais), il n'existe aucun moyen spécifique ni a fortiori supplémentaire.

Parce que nous refusons la division simpliste du monde éducatif entre "innovants" et non-innovants, parce que nous ne concevons l'éducation que comme un bien commun et un service public, nous aimerions pouvoir enseigner sereinement. Nous aimerions avoir le temps, individuel et collectif, de réfléchir aux modalités théoriques et concrètes d’une éducation réellement émancipatrice, loin, le plus loin possible du marketing pédagogique et des éléments de langage managériaux ou électoralistes qui ne devraient pas avoir leur place dans l'école.

 

[1] Notons qu'Andreas Schleicher fait également partie du "Board" de Teach For All, maison-mère de Teach For France

[2] Sur EduSpot lire notre précédent billet

[3] Il s'agit de Jérôme Saltet qui dirige le groupe de presse et d'édition PlayBac, et de Judith Grumbach, réalisatrice du documentaire Une idée folle. Le premier est un des trois intervenants du film de la seconde.

[4] Anne-Clémence Le Noan qui fait partie de l'équipe du LearnSpace, et Jean-Baptiste Lannebère "profpreneur" à la tête de http://www.maclasse.education/

[5] http://www.humanite.fr/la-formation-des-enseignants-confiee-en-douce-au-prive-613355

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