Les Justes de Calais

La loi antiterroriste qui pérennise l’état d’urgence entrait hier en vigueur. Elle donne l'autorisation aux préfets d’instaurer des « périmètres de protection » où les forces de l’ordre disposent de pouvoirs exceptionnels de contrôle des personnes. Ces mesures servent à harceler les exilés. A l’inverse, des Calaisiens pérennisent un état permanent de confiance en pratiquant l’hospitalité.

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Justifié par une loi dite antiterroriste, l’état d’urgence recyclé en régime de droit commun sert à de tout autres objectifs que la lutte contre le terrorisme. Il permet entre autres aux forces dites de l’ordre d’exercer une terreur systématique contre les exilés, lesquels sont pourtant aussi responsables du terrorisme que les oiseaux migrateurs le sont des chasseurs ou les petits chanteurs de la croix de bois des prêtres pédophiles. Un amalgame en cache un autre : on fait passer des mesures liberticides pour des dispositifs de sécurité et on fait passer des exilés pacifiques et en général bienveillants, déjà victimes de violences terroristes ou économiques dans leurs pays, pour de dangereux délinquants qu’il faut éliminer par une terreur systématique. La loi antiterroriste a ainsi pour objet de légitimer le terrorisme d’Etat.

Etat d’urgence et « point de fixation »

Ceci s’observe communément dans le Calaisis et toute la région. L’état d’urgence a par exemple servi à autoriser des rafles massives d’exilés dans le bois de Puythouk à Grande-Synthe sous couvert de contrôle d’identités [Cf notre article « Répression-dépression : la météo à Calais »]. Vendredi 27 octobre, les policiers ont, à Calais, dépouillés de leurs derniers biens les jeunes Oromos qui depuis quelques temps s’abritaient sous un des ponts de la ville. Leurs affaires sont entassées dans des bennes pour être détruites. Les policiers vont jusqu’à fouiller les caches où sont rangés les sacs qui contiennent quelques vestiges des différents naufrages : un souvenir du pays, un objet fétiche, une paire de lunettes, les rares papiers conservés, un téléphone ou des lettres. Toute une vie, ou ses restes épargnés jusqu’ici, disparaissent. La terreur veut des hommes nus, démunis, exposés, fragiles. Elle les porte au bord de la mort. C’est aussi ce qu’il se passe chaque jour et chaque nuit, depuis des mois à Calais : au motif d’empêcher « tout point de fixation » des exilés dans la région, on les soumet à une terreur policière systématique que le récent « Rapport sur l’évaluation de l’action des forces de l’ordre à Calais et dans le Dunkerquois » peine à nommer, s’efforce de minimiser voire d’occulter.

À Calais, mais aussi sur tout le littoral, la police républicaine procède chaque nuit à des chasses à l’homme à peine imaginables afin d’interdire toute installation des exilés sur place, dans la lande ou dans les bois alentours, ou encore dans d’éventuels squats en ville. C’est une obsession ; elle est d’une extrême gravité. Elle dispense de toute politique à laquelle elle substitue la seule violence policière : harasser, blesser, humilier, épuiser, chasser, sans répits des presqu’enfants. À l’heure où le harcèlement sexuel est justement dénoncé, l’État radicalise la violence et démultiplie le harcèlement moral et physique envers les exilés. Les jeunes gens, mineurs pour la plupart, sont privés de sommeil par les ratonnades des forces de police qui les poursuivent dans les bois, les réveillent avec brutalité, gazent leur sac de couchage et leurs vêtements, leurs abris et leur nourriture, leur volent leurs chaussures et parfois, et trop souvent, les frappent, leur cassent jambes ou poignets. Ces exactions sont attestées, elles sont fréquentes, elles sont répétées depuis des mois.

L’Etat feint de croire qu’il fait ainsi savoir que nulle étape n’est envisageable à Calais ou à Grande-Synthe, que la terreur est dissuasive et que bientôt, dûment informés dès le désert libyen de la cruelle inhospitalité du littoral français, les exilés trouveront refuges et passages ailleurs. Calais ne sera pas un « point de fixation ». Ce calcul est faux : tant que Douvres sera aux portes de Calais, Calais sera la porte de Douvres et les exilés de passage pour l’Angleterre viendront à Calais. Ce calcul est idiot : on vante la baisse des passages, la diminution des passeurs, la réduction des blocages sur la rocade, etc… mais le coût financier et humain est exorbitant et le nombre des forces de l’ordre mobilisées en constante augmentation. Mais surtout, ce calcul est criminel : il ruine la république, les droits, la démocratie et ouvre grand la voie au fascisme d’Etat. Radicalisation de la terreur et harcèlement moral et physique sont les seules réponses de l’Etat dit de droit à la demande des exilés que leur soit reconnu un droit de passage ou de séjour.

Les nuits et les jours

Les nuits calaisiennes sont faites de terreur organisée, rues, landes et bois sont parcourus de hordes barbares qui traquent les exilés comme le font avec le gibier ces chiens que les maîtres excitent pour la curée. Quand vient l’aube, la nuit n’a pas recueilli les sommeils ; la police, elle, a répandu les cauchemars destinés à détruire les rêves d’hospitalité. Le jour, heureusement, d’admirables calaisiens et calaisiennes accueillent chez eux ces jeunes gens pour leur offrir de dormir un peu, pour les ravitailler, réparer ou remplacer leurs vêtements, pour récupérer d’autres paires de chaussures que, la nuit venue, la police leur dérobera après les avoir frappés.

Nous avons rencontré plusieurs de ces hommes et femmes que les jeunes exilés appellent Papa, Mama ou Mamy et auprès desquels ils savent obtenir attention, dévouement, hospitalité, réconfort moral et psychique, mais aussi un lit, une douche, une prise électrique, une chemise…Ils les accueillent quelques heures, quelques jours, quelques semaines. Ils trouvent ce dont les exilés ont besoin mais, surtout, ils trouvent ce temps qu’ils savent prélever sur leur vie, se donner et leur offrir. Ils sont généralement d’un âge respectable comme on dit avec euphémisme, et ils sont à la fois fragiles et forts, faibles et puissants, ils sont beaux, elles sont belles. Une foi, aussi surprenante qu'admirable, en l’humanité les habite que les matraques ne peuvent pas blesser ni affaiblir et qu’elles consolident au contraire : car chaque coup qui, la nuit, blesse un enfant meurtri et affaiblit un corps épuisé renforce, le jour venu, le cœur blessé des hôtes calaisiens et ravive en eux l’esprit de dévouement. C’est qu’elles recousent le jour, ces femmes fragiles et courageuses — Pénélope inversées d’une vieille légende antique qui raconte l’hospitalité méditerranéenne —, les tissus que des hommes virils et brutaux, caparaçonnés, équipés d’armes létales, déchirent la nuit. C'est qu'ils construisent et reconstruisent le jour, ces hommes que bien souvent, par l'âge ou le mode de vie, la société de l'innovante Start-up nation considère comme des ralentisseurs ou des déviants, les éphémères logis qui permettront aux exilés d'éviter la folie en dormant quelques heures. La plupart de ces femmes et de ces hommes sont discrets et effacés, ils se savent non pas nombreux mais au moins plusieurs, et pourtant ils ne composent pas entre eux une armée des ombres, pas même un réseau clandestin de résistance organisée. Non, ils agissent chacun en conséquence directe de leur affection et de la manière dont ils sont affectés par cette situation intolérable que le froid État imposent à des enfants à qui tout a été ôté. Ils se savent sûrement dans la vérité et au service de l’honnêteté, ils n’en font pas école ou milice. Ils sont invisibles bien qu’ils ne se cachent jamais. En ces temps républicains où renaissent les pires habitudes d’un monde qu’on croyait révolu en Europe, il existe à Calais des Justes. 

La société des Justes

L’invisible société des Justes nous fait espérer. Dans sa fragilité, elle est plus forte que les matraques. Car sa force est dans sa faiblesse, dans son inorganisation, dans sa disparité, dans son éclatement. Elle n’est pas économe. Certes, l’État non plus n’économise pas ses forces en envoyant sans cesse des renforts de CRS pour ratisser les bois et en dépensant pour opprimer les exilés des millions d’euros qu’il pourrait investir dans la construction de lieux d’accueil, au bénéfice mutuel des Calaisiens et des exilés. L’État dépense sans compter en fil de fer barbelé, en bombes lacrymogènes et autres équipements répressifs, en salaires et en énergies : tout cela est bien déraisonnable pour ne pas dire délirant, c’est en tout cas improductif et destructeur. Mais les Justes, elles et eux, ne sont pas économes en un tout autre sens : ils ne comptent pas leur temps, ils n’économisent pas leurs forces, ils ne rationalisent pas leurs vies, ils ne calculent pas les dépenses, ils ne spéculent pas sur l’avenir. Ils donnent, elles donnent au présent, ils et elles présentent et font présent de leur temps. Ils font vivre un présent d’humanité et le font durer en le réitérant chaque matin : ce matin ils recevront Ali ou Rachid, demain Mohammad ou Virna. Ils vivent au jour le jour et chaque jour ils défient le temps en répétant ces gestes qui sauvent et redonnent vie. Ce présent qu’ils réinventent, ce présent de leur temps qu’ils font aux exilés, ils le font aussi à nous qui les rencontrons, et à toutes celles et ceux qui se soucient encore un peu de politique, c’est-à-dire d’hospitalité.

Devrait-on s’interroger sur leur efficacité ? Devrait-on opposer à la somme de malheurs que répandent chaque nuit les forces de l’ordre le compte si modeste des petits bonheurs que les Justes procurent chaque jour ? Et se dire qu’à s’unir, à s’organiser, à se doter d’un bureau, d’un centre d’investissements, qu’à faire du fund raising et fédérer les initiatives éparses, ils accroitraient leurs forces de frappe, augmenteraient leur productivité ? Ce serait raisonner à l’envers, comme le font les « économistes », qu’ils soient entrepreneurs ou ministres de l’intérieur. Ce serait croire que la prétendue productivité est l’aune à laquelle mesurer l’efficacité d’une action ; ce serait reproduire la logique comptable qui requiert de la police qu’elle fasse du chiffre et qui justifie qu’elle criminalise les justes. La puissance de la société invisible des Justes est, elle, d’être littéralement innombrable : société d’incomptables au service des incomptés. Être Juste, c’est affaire d’intensité et non de quantités. Il appartient peut-être à d’autres, à nous, de témoigner de cette puissance, et de dire ce qu’elle a d’admirable et d’heureux, de dire que c’est une politique, une autre politique que celle de la force, mais une politique tout de même et peut-être la seule qui honore la polis. Mais il ne semble pas qu’il faille attendre des Justes qu’ils forment un syndicat ou un parti, pas même une association, pas même une fédération secrète, pas même un comité invisible. Comme il ne paraît pas opportun qu’ils se connectent les uns les autres en un réseau organisé de tous ceux qui aident. Non, car leur arme, qui est le contraire de tout arme, est la confiance. Au moment où l'une de nos impuissances, au sein des réseaux d'aide aux exilés, semble être la difficulté à coopérer et à faire confiance aux actions des uns et des autres qui semblent justes pour certains, insuffisantes pour d'autres voire trop « collaboratrices », peut-être y a-t-il dans cette politique de la confiance une force libératrice.

De quelle confiance font preuve les Justes ? Ce n’est évidemment pas en eux-mêmes qu’ils ont confiance, car la détermination n’ôte pas le doute. Ils ont confiance en la rencontre et font confiance aux exilés qu’ils croisent. Cette confiance est aussi bien celle qu'ils accordent à toutes ces personnes exilées que celle que ces dernières leur inspirent et donc qu’ils reçoivent d'elles en retour ; et qui, leur revenant, les confortent dans leur certitude qu’on peut, et qu’il faut, agir bien. Avoir confiance, c’est éprouver l'égale humanité de l'autre et de moi ; c'est éprouver et acter l'égalité. C’est aussi faire un pari sur l’autre : postuler une égalité entre lui et moi et lui accorder la capacité de reconnaître en moi celle ou celui qui reconnaît en lui notre égalité commune. Ce pari, dit-on ordinairement, est un risque et la confiance serait un régulateur de ce risque. C’est sociologiquement exact, éthiquement inconsistant et politiquement erroné. Il est vrai que notre capacité à prendre des risques augmente proportionnellement à la confiance que nous avons dans une situation donnée. Il est aussi cependant exact que si la confiance n’était qu’un calcul, elle n’aurait aucune signification éthique : si elle en acquiert une, c’est précisément de se soustraire à cette économie. Il est enfin remarquable que la confiance accordée à l’étranger de passage est justement un pari sur l’égalité qui ne repose sur aucun investissement, sur aucune escompte, sur aucun gain mais seulement sur un postulat politique : l’altérité est une épreuve d’égalité. Ce que les Justes de Calais font exister par la confiance qu’ils ont, qu’ils accordent et qu’ils reçoivent, c’est une société de la stricte égalité, celle d’une foi partagée avec les étrangers qu’un monde commun non seulement est possible mais qu’il existe déjà, et qu’un sourire suffit à le faire advenir. Quelle que soit la manière dont elle se formule pour chacun, ce postulat de l’égalité est pour nous qui l’observons une foi en la politique parce que dans l’hospitalité donnée aux exilés s’affirme une extranéité mutuellement acceptée, constructive, devenue ferment d’une sociabilité cosmopolitique.

Cette société des Justes dénonce à sa façon l’état d’urgence qui défait toute société, rend inacceptable l’hospitalité et interdit toute politique. Au fantasme policier d’une intolérable « fixation » des exilés sur le littoral de la Manche, elle oppose un démenti discret mais irréfutable : il y aura toujours des citoyens pour accueillir les étrangers, pour reconnaître les bienfaits de l’extranéité, pour estimer l’égalité plus que la nationalité, pour préférer le commerce des âmes au commerce des avoir et désirer faire société plutôt que s’acharner à détruire les refuges. Grâce à eux, une politique d’hospitalité reste permise contre les exactions policières qui travaillent chaque nuit à la nier. Grâce à eux, Calais reste une ville, c’est-à-dire accueillante.

Camille Louis et Etienne Tassin

 

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