On ne «retourne» pas à Mytilène...

«Rien n'a changé et pourtant tout a changé».

GRIS Mytilène GRIS Mytilène

Les groupes de jeunes exilés sur le port, absents

Les cafés mélangés, absents. Ou tellement moins peuplés de différents qu'avant.

Les circulations, les circulantes et circulants, absents.

Les accents d'Afrique ou d'Orient, absents.

La ville de Mytilène que je connaissais et le monde commun qu'elle incarnait, absents.

...

Quand on arrive sur l'île de Lesbos par avion, la sensation est toujours étrange. Tout apparait bien rangé, à sa place. Les bâtisses polies sont bien dressées, l'eau est calme, la rangée des taxis alignée et les chauffeurs attendent les “bons arrivants”: ceux qui peuvent se payer le trajet jusqu'au centre où ils sont autorisés à aller. Je fais partie de ceux-là, il n'y a d'ailleurs plus que ceux-la. Les « vrais étrangers » ne sont plus là.

Je monte dans un taxi dont le conducteur est touché par mes balbutiements de grec. Il me regarde par le reflet du rétroviseur, on se regarde vraiment, on se parle pour de vrai. J'ose lui raconter ce que je fais ici depuis des années, ce que j'ai fait il y a un an et demi, juste avant que tout change, quand nous étions réunis avec nombre des « habitants » de Moria qui avaient pu venir jusqu'à nous, « au cœur de la contradiction » (1) comme avait dit Joaquin, dans ce théâtre municipal où, au dos, trônait une mosaïque composée par des femmes de toutes les nationalités et, sur la face, une pancarte écrivant en bleu éclatant « nous voulons récupérer notre île, nous voulons récupérer nos vies ».

Le chauffeur aux grands yeux ridés me dit qu'ici tout a changé, tout a fermé ; Moria a brulé et Kara Tepe - l'ancien, le décent, pas l'horrible nouveau qui est une prison pour migrants - a fermé aujourd'hui-même. Il me dit surtout qu' « il a fait Kara Tepe ». Il y a quelques années, il n'était pas chauffeur de taxi. Il travaillait avec l'ancienne municipalité et il avait agi pour construire des conditions décentes d'accueil pour celles et ceux qui commençait d'arriver de plus en plus nombreux. La mairie a changée et, parce qu'il « aimait trop les réfugiés » - lui a-t-on dit – il a été viré.

Maintenant il conduit des taxis, sa fille est infirmière et opère parfois dans le nouveau camp, elle parle français, on se reverra.

À la sortie du taxi, je ne « revois » rien, je ne retrouve rien. Les lieux sont là mais les vivants ont déserté.

Plusieurs de mes amis solidaires, actifs dans les organisations d'un accueil politique, loin des grosses ONG sur-financées, m'ont dit qu'ils avaient quitté la ville, pour le weekend, pour quelques jours. Avant ils ne partaient jamais, l'ailleurs était ici. Il n'est maintenant plus nulle part ou juste dans la part invisible d'une île dont, en réalité, on ne part plus : c'est elle, tout ce qui faisait d'elle une île-monde, qui est parti.

Tout s'est passé quand on était masqué ; quand on ne pouvait plus parler et surtout pas parler trop fort et trop mal la langue d'ici, de tous nos « ici » où nous avons du rester, et qui, pour certains, continue de signifier : être enfermé, être parqué. Nos bouches étaient masquées; nos yeux ne l'étaient pas mais nos vues, déjà, étaient bouchées. On ne voyait déjà plus rien, ni au loin, ni tout près. Ce soir, à Mytilène, les gens qui se croisent dans la rue ne se regardent pas, ils marchent droit. Une famille rom – la même que la dernière fois je crois – ne marche pas au bon endroit, on ne la voit pas.

Le signal lointain d'un bateau qui part que l'on entend tout près. On entend tous les départs, on n'entend plus les arrivées.

Il y a un an et demi – un an et demi, seulement ! - tout était agité. C'était l'hiver, il faisait froid, on était dedans et le dehors était partout. Maintenant c'est le printemps qui se vit comme un été – les saisons sont déglinguées – tout le monde est dehors, on est d'ailleurs pas autorisé à être dedans mais, en vrai, tout est rentré, tout s'est rangé. J'ai la nausée.

Les bars sont bondés, il y a beaucoup de jeunes gens qui se ressemblent de table en table. Bientôt Mytilène sera redevenue ce qu'elle n'était plus ces dernières années : une destination prisée par les touristes. Le gouvernement grec a déjà enclenché le « retour à la normale » - que souhaitent actuellement les gouvernements du monde entier, - en l'expérimentant avec les locaux et les touristes nationaux : toi, l'habitant d'Athènes, parce que tu es trop resté enfermé mais que, avant, tu avais beaucoup voyagé, tu as droit à des « coupons » t'offrant un voyage tout frais payé dans des localités bien déterminées : Samos, Chios ou Lesbos. Les îles dont on a fait le cauchemar des migrants peuvent maintenant à nouveau faire rêver.

Nous ne sommes plus au cœur de la contradiction, il n'y a plus de problématique, plus de complexe, il n'y a que du lisse, sans aspérité, et nous allons retrouver nos îles pures, aseptisées et, en plus, vaccinées.

Joaquin, ce jeune homme chilien parlant couramment grec, pilier de Lesbos Solidarity que je devais retrouver ce soir, ne viendra pas : il s'est fait vacciné, il a la fièvre et je crois que moi aussi. Les murs sont les mêmes mais tout se met à tourner et à se transformer en parois visqueuses et coulantes. Les visages s'étirent, se déforment, je ne reconnais plus rien et je parle avec des fantômes.

Adib, fantôme ; Ahmat, fantôme ; Mytilène, fantôme.

Aux tables du café Bombinas - où je ne vois plus que des groupes d'aidants et plus un seul « migrant » - les gens mangent des cacahuètes. Beaucoup. Ce sont les « authentiques » : celles dont il faut enlever le dehors pour savourer le dedans. On enlève le dehors, on garde le dedans ; on enlève le dehors, on garde le dedans. Je pivote sur ma chaise pour voir la mer: je vois une église et un bateau qui part. Tout part, plus rien n'arrive, dedans on est bien gardé, le dehors s'est noyé

Les bateaux n'arrivent plus... Les bateaux n'arrivent plus...

Rouddy m'envoie un message. Demain on se verra et il me racontera. Lui, il n'est pas parti, il est là, il tient bon et trouve les moyens de faire tenir le groupe de musique qu'il a créé au sein duquel les voix s'entendent, les excentrés se voient. Demain, maintenant, on se verra ; Joaquin va mieux, on se retrouvera, ainsi que Yioulia près d Mozaik center qui n'a pas disparu.

Il pleut un peu et Thassos - celui du café qui n'est plus ce qu'il était - me dit qu'il garde « the finger crossed » : on recommence à circuler, on ne laissera pas la ville se figer.

On commence une autre journée. Une autre, espérons.

(1): https://blogs.mediapart.fr/edition/la-jungle-et-la-ville/article/270220/mytilene-au-coeur-de-la-contradiction-europeenne-1

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