Vous avez dit autonomie ?

Sous le même mot d’autonomie se cachent en réalité deux choix d’École et de société.

 

Quand le mot est apparu pour la première fois, au début des années 80, à l’occasion des premières lois de décentralisation et de déconcentration des services de l’État, l’autonomie était indissociable des idées de subsidiarité, de gouvernance, de pilotage. Concernant tous les niveaux, elle était un moyen de lutter contre les dérives d’un jacobinisme excessif du système éducatif. Elle visait à mieux atteindre l’objectif de démocratisation de l’enseignement, grâce à une meilleure prise en compte de la diversité des publics et des contextes locaux, grâce aussi à une plus grande responsabilisation des acteurs, grâce enfin au développement du travail d’équipe.

A l’inverse, l’autonomie des établissements d’enseignement secondaire telle qu’elle est préconisée par l’actuel gouvernement n’est que le reflet d’une conception centralisatrice et descendante qui place les établissements sous une tutelle renforcée, assèche et verrouille l’initiative, là où nous avons besoin d’une respiration nouvelle, d’une liberté créative de nature à responsabiliser plus encore les équipes éducatives.

Ce projet ne vise qu’à accroitre la pression sur les chefs d’établissements, tout en affichant vouloir développer leur autorité, comme d’ailleurs le nouveau projet d’évaluation des enseignants. Suppression de la carte scolaire, primes octroyées aux recteurs et aux chefs d'établissement, pénalités appliquées aux parents qui ne parviennent plus à faire respecter l’obligation scolaire, tout cela ne produirait que mise en concurrence, contrôle et tri, là où nous devons rassembler les énergies et les compétences, insister sur les synergies éducatives et les solidarités professionnelles pour ne laisser, sur le bord du chemin, aucun jeune en situation d’échec.

A l’inverse, une nouvelle gouvernance doit en effet articuler la responsabilité essentielle de l’État en matière d’éducation, une nécessaire autonomie des équipes des collèges et lycées, et la mobilisation indispensable des parents, des collectivités territoriales et des forces associatives autour des établissements. Il est essentiel de favoriser le travail en équipe et une plus grande ouverture des établissements sur leur environnement, pour tisser avec les élèves et les familles un lien confiant et suivi. Relever le pari de l’éducation sur lequel nous devons fonder la réussite de nos jeunes suppose la mobilisation de tous les acteurs de la chaine éducative autour des projets d’établissements. De tels projets, concertés et partagés, sont de nature à dépasser les déterminants socioculturels afin de mieux prendre en compte la diversité des publics et des contextes.

C’est tout le sens de la poursuite que nous appelons de nos vœux d’une autonomie au service de la réussite des élèves, pour en faire une priorité de la politique éducative. Il s’agit déjà d’user simplement mais pleinement des marges de manœuvre que permettent déjà les textes. Mais il faut aller plus loin dans une nouvelle gouvernance.

Au niveau de l’État et de ses services, le principe de subsidiarité doit jouer à plein, pour autant qu’il postule la compétence de l’échelon local et un plein exercice de ses missions éducatives sous l’autorité des chefs d’établissements. La mission des échelons intermédiaires de l'État est de décliner localement la politique nationale et de consacrer le meilleur de leurs moyens à l'accompagnement des acteurs dans les établissements. Il leur revient également de faciliter la mise en place de véritables réseaux d'établissements, complémentaires dans leur offre de formation et solidaires pour certaines de leurs actions, travaillant à l’acquisition d’un socle commun de connaissances et de compétences au collège et à la construction d’un projet d’orientation scolaire et professionnel au lycée, qu’il soit général, technologique ou professionnel.

Au niveau du partage des compétences au niveau des territoires, un troisième acte de décentralisation doit permettre aux collectivités territoriales de prendre toute leur part à l'action éducative, ce qu'elles font souvent depuis longtemps mais souvent par effraction. Des domaines comme la formation, l'orientation, la lutte contre le décrochage doivent entrer clairement, avec profit, dans leurs champs de compétence, tandis que leurs politiques d’accès à la culture, au sport, à la santé et à la citoyenneté, mais aussi d’aides sociales doivent être mieux intégrées dans l’offre présente sur les territoires

Au sein des établissements, l’enjeu véritable est d’instaurer un mode de pilotage qui encourage l'innovation, libère les énergies et favorise le travail d'équipe. L’échelon local a en effet une pertinence qui ne peut lui être concédée du bout des lèvres. Aussi est-il nécessaire d’agir simultanément dans quatre directions : favoriser l’émergence d’un véritable projet d’établissement, expression locale de la mise en œuvre de la politique nationale ; faire fonctionner les instances qui favorisent l’émergence du projet local et sa mise en œuvre, tout en impliquant les enseignants dans le pilotage pédagogique de leur établissement ; donner des marges de manœuvre financières qui permettent de faire vivre de façon pérenne ce projet et ses déclinaisons ; créer au sein de chaque établissement des rôles et des délégations qui fassent que l’ensemble des tâches pédagogiques soient partagées et qu’ainsi les enseignants soient associés à la responsabilité collective de la réussite de leurs élèves. C’est dans ce partage pertinent et efficient que pourront être mieux prises en compte et assumées les missions pédagogiques et éducatives des établissements.


François Bonneau,
Vice-président de l’Association des Régions de France, chargé de l’éducation
Président de la Région Centre

Claude Rebaud, ancien Président d'Education et Devenir
Membre du Comité National de la Ligue de l'enseignement

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