Pas de culture numérique sans révolution de l’éducation

On pense souvent que l’ordinateur suffit en lui-même à améliorer la relation pédagogique maître-élève, à individualiser les apprentissages et à remédier aux difficultés scolaires.

On croit aussi que les jeunes qui sont à l’aise avec les outils les plus modernes, ont de facto accès à une masse d’informations et de connaissances directement utilisables. Au total, on l’a bien compris, si cela ne marche pas mieux, ce serait, dit-on, la faute des profs qui ne suivraient pas le mouvement. S’ils montraient plus de dynamisme et de meilleure volonté, ajoute-t-on, on pourrait dès lors réduire leur nombre sans problème, le plus urgent et le plus économique pour le pays étant de doter massivement les établissements scolaires de machines informatiques fixes ou nomades et de numériser cours et ressources pédagogiques. La boucle est bouclée. Peu osent aller si loin mais certains y pensent.

Ce tropisme techniciste arrange bien les constructeurs. Il évite aussi à tous ceux qui ont du mal à imaginer que l’école peut et doit changer radicalement, et ses enseignants aussi - pour peu qu’on leur en offre la possibilité – de réfléchir aux vraies conditions du changement. Car il y a à cela un préalable essentiel : la définition des objectifs donner à l’école en 2012.  Ce qui pose, par voie de conséquence cette autre question : comment et pourquoi faut-il développer les TIC dans l’enseignement ? Autrement dit, pour aller dans le bon sens, toute la réflexion est à reprendre à l’envers. La politique développée en matière d’intégration du numérique dans et hors l’école ne peut pas être pensée comme une politique en soi séparée du contenu des politiques éducatives.

C’est maintenant qu’il faut construire l’école qui préparera tous les citoyens à penser, à agir, à se réaliser pleinement dans la société engendrée par la révolution numérique. Cela appelle quelques exigences si on veut être enfin à la hauteur des enjeux.

Il n’y aura pas de politique cohérente du numérique :
- sans une vision claire et prospective de ce que devrait être l’école républicaine de demain, ses articulations avec les formations tout au long de la vie, ses contenus, ses démarches, sa collaboration avec son environnement, et, donc, sans une transformation profonde de la mission et du contenu de la formation des enseignants et des personnes qui concourent à l’acte d’éducation ;
- sans une impulsion réfléchie et pérenne du gouvernement et une programmation à dix ans, associant dans son élaboration tous les acteurs (collectivités territoriales, établissements, associations d’éducation populaire et aussi constructeurs et fournisseurs de ressources, éditeurs publics et privés) ;
- sans un réexamen des programmes pour inscrire les champs et les méthodes de connaissance issus du numérique dans les formations disciplinaires et dans l’organisation globale des cursus, incluant l’évaluation et les examens ;
- sans une transformation et une ouverture des lieux et des capacités d’accueil - incluant bien entendu les établissements scolaires eux-mêmes et la création de Maisons des Savoirs et de la Formation ;
- sans un renforcement de la formation à un usage raisonné et citoyen des outils numériques : exercice de l’esprit critique sur la validité des informations diffusées et des traitements effectués, sur les avantages des usages proposés (y compris des mails, twitter et autres facebook).et sur les risques pour les libertés et la vie privée.

En d’autres termes, il n’y aura pas de politique du numérique qui ne s’appuie d’abord sur les besoins réels et les projets des acteurs du système. Il faut tirer les leçons des expérimentations que mettent déjà en œuvre les plus innovants d’entre eux. Toute acquisition de matériels sans réflexion et organisation préalables quant aux usages qui vont en être faits, comme le fait la politique suivie par le gouvernement actuel, est largement vouée à l’échec.

La politique utilitariste actuellement menée se situe aux antipodes de cette réflexion. Seul un véritable changement peut créer les conditions d’un développement intelligent de la culture numérique qui rassemble toutes les énergies nécessaires dans l’éducation nationale et dans la société.

Robert Jammes et André Legrand (ancien recteur, ancien directeur au MEN).  

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.