La boue est dans le pré

Tout le monde le sait : la recherche du profit est chevillée à l’idéologie et à la logique de l’économie capitaliste. Cette caractéristique fondamentale a le don de pervertir et de détourner de son objet des activités qui prétendent réconcilier l’économie avec l’écologie et le social.

Traiter, recycler, réparer, réutiliser, valoriser, composter, tous ces termes évoquent l’économie circulaire, chère aux décroissants, une économie en principe plus économe en énergie et plus respectueuse de l’environnement. Mais parfois des actions qui sont  positives et louables, notamment quand elles sont pratiquées au niveau domestique, à l’échelle individuelle, sont beaucoup moins bénéfiques pour la collectivité lorsqu’elles sont développées en tant qu’activités industrielles par des entreprises privées.

La transition écologique est en effet une formidable opportunité de développement pour  de nouveaux secteurs qui sont parfois, paradoxalement, lourds de menace pour notre environnement. La méthanisation des boues de stations d’épuration, productrice de biogaz et de digestats utilisés pour la fertilisation de terres agricoles, est une technologie réputée “verte” car elle permet le recyclage et la valorisation de déchets organiques. Ce procédé se développe un peu partout en France avec le concours de l’Etat puisque la loi “sur la transition énergétique pour la croissance verte”, promulguée en 2015 sous le quinquennat de F Hollande, prévoit une enveloppe de 100 millions d’euros pour financer 1500 projets de méthanisation. Pour les grands groupes spécialisés dans le traitement des eaux et des déchets comme la société Suez, les boues de stations d’épuration deviennent une matière première et une manne appréciables.

“ L’économie circulaire “ est tout à fait compatible avec l’économie capitaliste et quand le déchet devient lui-même un produit noble, vendable, créateur d’emplois et de profits, un des freins psychologiques à la consommation est levé car la production, délestée de ses effets négatifs, ne présente plus qu’une face attrayante. Plus de déchets, plus de méthanisation, plus de digestats, plus d’énergie pour produire à nouveau plus de déchets : quel merveilleux cercle vertueux pour les industriels du secteur mais aussi quel abominable cercle vicieux pour l’environnement !

Car, même si une réglementation stricte encadre l’utilisation et les conditions d’épandage de ces digestats  qui peuvent contenir des métaux lourds, des composés pharmaceutiques, des micro-organismes pathogènes, des perturbateurs endocriniens (Lire ici), la protection assurée par la loi est en fait particulièrement fragile voire illusoire puisque les contrôles sont assurés par l’exploitant lui-même ( donc juge et partie) et avec une fréquence qui ne peut permettre d’éviter réellement la contamination des sols en cas de non conformité.

Les services de l’Etat semblent dans ce domaine se contenter d’une régulation a minima.  

En Gironde, la société Suez Organique a ainsi entrepris de méthaniser les boues de station d’épuration sur un site situé à Saint Selve et de valoriser ensuite les digestats  en les épandant sur des terrains agricoles ou forestiers. Des maires ont appris récemment avec stupéfaction que leur commune pouvait être concernée par les plans d’épandage de  ces digestats qui va jusqu’à inclure une parcelle classée Natura 2000 de la vallée du Ciron. . . La préfecture se contente d’annoncer que ce projet d’épandage sera soumis à enquête publique ce qui n’est  pas spécialement rassurant quand on connaît le déroulement des enquêtes publiques en France. Mais la société Suez organique “ prévoit de mesurer l’état des sols des parcelles avant les premières opérations d’épandage, puis de réaliser un contrôle tous les dix ans “!   

Mais tout cela devrait s’améliorer : une réelle  prise en compte de la crise écologique ainsi que l’instauration d’une démocratie plus directe et plus participative sont paraît-il parmi les  revendications prioritaires des Français exprimées à l’occasion du Grand débat. . .

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