Internet : Une histoire sans légendes 1/3

Internet, en tant qu'outil privilégié de communication de l'ère post industrielle est un lieu chargé de représentations vraies ou fausses, de jugements de valeur et un des premiers terrains d'expérimentation d'un « » de plus en plus envahissant.

Internet, en tant qu'outil privilégié de communication de l'ère post industrielle est un lieu chargé de représentations vraies ou fausses, de jugements de valeur et un des premiers terrains d'expérimentation d'un « » de plus en plus envahissant. Les deux visions qui se partagent l'essentiel des analyses de « l'outil internet » développent une version « technophile », de l'autre une version technophobe d'Internet, en privilégiant les symboles connotés de ce dualisme. D'un coté l'outil de la liberté, qui a rendu possible à lui seul les révolutions démocratiques arabes. De l'autre la composante essentielle d'un « big brother » technologique. Les origines du réseau n'échappent pas à cette vision grossièrement manichéenne. Pourtant l'histoire du réseau éclaire sur certaines de ses caractéristiques les plus importantes et de ce qui en fait effectivement un outil aussi stratégique que l'invention de l'imprimerie le fut en son temps. Une proposition de ballade dans l'histoire chargée d'internet, du début des réseaux interconnectés en usant la « commutation par paquet » emblématique de ces réseaux jusqu'à la privatisation relative de l'infrastructure des réseaux par Reagan dans les années 90 qui feront entrer Internet dans l'ère du réseau « de masse » vous est proposée, pour vous divertir, vous informer mais aussi voir le coté décisif des chemins contournés...

La préhistoire d'internet : de la mise au point de la commutation par paquet à Arpanet

Les prémisses les plus anciens d'internet remontent à la mise au point par le secteur millitaro scientifique des premiers réseaux « globaux » et de la commutation par paquet qui lui est associée. Il faut revenir à l'état de l'informatique au début des années 1960 pour comprendre les choix qui vont alors être pris et qui fixerons de façon quasi définitives les modalités de fonctionnement du réseau.

On est alors dans le contexte d'une informatique fortement centralisée, « réservée à une élite de barbus » (formule de geek du début des années 70, la barbe étant fortement connotée au spécialiste Unix et au chanteur des Gratefull Dead) Trois secteurs utilisent principalement l'informatique à cette époque : les militaires, les universités et centres de recherche associée, les (très grosses) entreprises privées Les très grosses entreprises privées sous traitent leur informatique à un constructeur (en particulier à IBM qui deviendra rapidement hégémonique dans ce secteur) mais du coté de l'armée ou de l'université, les infrastructures sont beaucoup plus hétérogènes, et les ordinateurs utilisés dépendent de plusieurs constructeurs et de systémes d'exploitations totalement différents. Le systéme destiné à mettre en commun les ressources des différents dispositifs doit donc intégrer cette contrainte. C'est une des raisons essentielles pour laquelle l'infrastructure du réseau ne reprendra pas celle qui constitue à l'époque le nec plus ultra : la commutation de circuit, qui constitue alors la solution la plus efficace et la plus fiable va être remplacé par une innovation majeure, celle de la commutation par paquet.

* La commutation de circuits consiste à mettre en relation successivement les différents noeuds intermédiaires afin de propager la donnée du noeud émetteur au noeud récepteur. Dans ce type de scénario, la ligne de communication peut être assimilé à un tuyau dédié à la communication.

* La commutation de message consiste à transmettre le message séquentiellement d'un noeud à un autre. Chaque noeud attend d'avoir reçu l'intégralité du message avant de le transmettre au suivant.

    • La commutation de paquets consiste à segmenter l'information en paquets de données, transmis indépendamment par les noeuds intermédiaires et réassemblés au niveau du destinataire.

La commutation par paquet, la base technique de tous les réseaux internet, implique que soit résolu la question du « routage » des paquet, où autrement dit comment les « paquets » trouvent leur destinataire. La solution retenue est d'abord prise en fonction des contraintes de l'époque (le manque de fiabilité des lignes par exemple) et consiste dans le « routage » des paquets par des dispositifs spécialisés, et simple, les routeurs (qui calculent la « route » en fonction d'impératifs techniques divers) Le systéme est particulièrement souple, et sa simplicité est un gage paradoxal de longévité : bien des systémes étaient plus efficace, plus performants, mais leur coté « usine à gaz » a rebuté, et c'est en définitive le systéme le plus simple qui a eu le plus de succès....

 

La véritable naissance d'internet : d'arpanet au réseau démilitarisé

Cette approche des communications informatiques, la commutation de paquets, est élaborée et défendue en 1961 par Leonard Kleinrock. Il publie le premier livre sur la question en 1964. À partir de là l'idée se répand largement et donnera lieu à de nombreuses recherches puis mises en œuvre, pendant environ deux décennies. Parmi celles-ci citons la première expérience, conduite en 1965 , ARPANet, l'ancêtre officiel d'Internet, Cyclades, en France[26], Usenet, basé sur le protocole UUCP intégré à Unix, et Bitnet, qui reliait les gros serveurs académiques au niveau mondial

En 1957 Spoutnik est le premier satellite artificiel de la Terre. En 1958, les États-unis constituent l'ARPA pour rattrapper leur retard technologique apparent et prendre une avance décisive, enracinant définitivement l'idéologie du « dieu des victoires. » En 1962 Licklider, le père du « réseau galactique » est le premier directeur du département informatique de l'ARPA [ISOC]. Il sait convaincre son successeur et Larry Roberts (1937-) qui, en 1966, prend la tête de l'équipe qui conçoit ARPANet (publié en 1967), au départ conçu comme un système de messagerie résistant aux défaillances. En septembre 1969 est établi le premier lien. Fin 1969, ARPANet relie quatre ordinateurs : à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), à BBN (société qui travaille sur les protocoles), à l'Université de Californie à Santa Barbara et à l'Université de l'Utah .

ARPANet est destiné à relier des centres de recherche scientifique. Il s'agit donc d'abord d'un outil de recherche scientifique (et technologique), ce qu'il restera encore de façon dominante pendant un quart de siècle.

Comme d'autres réseaux similaires se développaient au cours des années 1970, il devint nécessaire de penser leur interconnexion.

La quasi-totalité des réseaux qui se développent durant les années 1970 et 1980, y compris ARPANet (mais à l'exception de Bitnet et Usenet), sont développés par et pour certaines communautés scientifiques. Il n'y avait donc guère de raisons qu'ils fussent compatibles. Ils ne le furent donc pas, même au sein d'un même pays. Par ailleurs, plusieurs éditeurs de logiciels développaient leurs propres protocoles spécifiques Toutefois, la recherche scientifique est mondiale et, comme pour le courrier papier, la messagerie électronique ne prend tout son sens qu'en étant globalement interconnectée. En effet, l'intérêt d'un réseau humain pour un individu est proportionnel au nombre d'autres individus qui en font déjà partie. C'est ce que Christian Huitema (un des pères de l'Internet français) appelle poétiquement l'effet de famille. Bien sûr s'ajoute l'intérêt strictement économique de l'effet d'échelle (très important dans ce cas, les coûts fixes étant très élevés). Ces deux effets combinés font que « connectivity is it's own reward » (la connectivité se récompense elle-même) .

Dès 1973, Vint (Vinton) Cerf (1943-) et Bob (Robert) Kahn (1938-) proposent d'interconnecter ces différents types de réseaux en imposant un protocole, un langage, commun. Ce protocole devra respecter les prérequis suivants, définis par Kahn [ISOC] :

  • Chaque réseau est autonome et ne doit pas demander de changement pour pouvoir se connecter à Internet.

  • Les communications respectent un principe de meilleur effort (best effort) : si un paquet n'atteint pas sa destination, il doit être rapidement réémis.

  • Les réseaux sont connectés par des boîtes noires (que l'on appellera plus tard passerelles ou routeurs) simples, qui ne conservent aucune mémoire des paquets en transit.

  • Il n'y a pas de contrôle global du niveau opérationnel (il est décentralisé).

Le protocole pourra donc être compris directement par certains nœuds mais sera d'abord destiné aux passerelles entre réseaux. Ainsi Internet (inter-net = inter-réseau ou réseau international, en anglais), est d'abord un réseau de réseaux. On parle aussi de coalition de réseaux ou (de réseau) d'interconnexion de réseaux, ou encore de fédération de réseaux. Les premières versions d'IP, le protocole Internet, sont publiées en 1978 et les premières mises en place datent de 1981 [Huitema]. Aujourd'hui les différents réseaux hétéroclites sont devenus extrêmement homogènes et utilisent le plus souvent les mêmes protocoles sur toute la planète. Les différents réseaux qui composent aujourd'hui Internet sont donc plus des divisions institutionnelles et commerciales que techniques.FMR

Le passage d'ARPANet sur TCP/IP en 1983 permet de le séparer en un réseau destiné aux activités de défense, MILNET, et en un réseau qui deviendra/s'intégrera à Internet.

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