Internet, une histoire sans légendes 3/3

La dernière période que nous étudierons verra le passage de l'internet comme utopie universitaire à l'internet comme utopie mondialisée, véritable cheval de troie en direction du grand public dans la période de « mondialisation » libérale. Deux phénomènes vont se rencontrer pour permettre cette mutation majeure du réseau :

  • la mise au point du word wide web, d'abord pour des besoins purement universitaires mais très rapidement trouvant une plate forme universelle de diffusion des contenus sur le réseau pouvant utiliser toute la richesse d'immenses bases de données et le plaisir de données multimédia, tout en restant d'une simplicité qui en facilite l'appropriation collective.

Dès 1980, Tim Berners-Lee, un chercheur au CERN de Genève, mit au point un système de navigation hypertexte et développa, avec l'aide de Robert Cailliau, un logiciel baptisé Enquire permettant de naviguer selon ce principe.

Fin 1990, Tim Berners-Lee met au point le protocole HTTP (Hyper Text Tranfer Protocol), ainsi que le langage HTML (HyperText Markup Language) permettant de naviguer à l'aide de liens hypertextes, à travers les réseaux. Le World Wide Web est né. Il combine une grande facilité d'utilisation et de conception et une puissance remarquable de possibilité de proposer des ressources multiples riches, mais aussi une expérience inédite qui peut s'apparenter à un jeu. La « navigation » entre des pages reliées par des liens hypertexte est une « expérience de vie » qui peut se révéler tout a fait enrichissante voir passionnante, mais inversement elle peut aussi être frustrante et déprimante. Mais très rapidement le « web dynamique » permet d'enrichir une expérience déjà remarquable, et de multiplier de façon exponentielle les contenus, d'autant que sa faclité d'emploi lui permet d'être utilisée par l'internaute de base pour produire ses propres contenus.

  • La privatisation des infrasctructures d'internet sous la pression de Ronald Reagan permettra une première expansion du réseau, en dehors des cercles étroits de l'université et de la recherche, tout cela consolidés (sous des auspices encore plus farouchement néolibérale) par Bush Père.... Enfin, le gouvernement démocrate de Clinton et son utopie des « autoroutes de l'information » portée de façon vigoureuse par le vice président Al Gore Cette idée d’autouroutes de l’information seront reprise pendant une dizaine d’années. Elles trouveront un grand écho sans doute du fait de leur lieu d’origine. Les américains ont toute un imaginaire de la route qui est très profondément enraciné dans l’identité du pays. C’est par des pistes qui deviendront par la suite mythiques, comme la Lewis and Clark trail ou la Pony Express trail que les américains se remémoreront la longue marche de leurs ancêtres vers le far-west. C’est par la route, dont certaines deviendront également mythiques, comme la highway 61, que les américains cousent ensemble les parties éparses du pays. La route sera la mère de tous les espoirs ("Mother Road", Steinbeck, 1939) pendant la grande dépression et c’est vers elle qui soutiendra l’économie américaine au sortir de la seconde guerre mondiale.

Habillement, Al Gore s’appuiera sur ces mythes collectifs pour construire son projet politique. Il y mêlera au passage sa mythologie personnelle : il explique que c’est en référence a son père Albert Gor Sr, qui comme sénateur mis en place le système d’Interstates highways, qu’il pense son propre programme d’autoroutes de l’information.

Pendant dix années, l’utopie des autouroutes de l’information sera développée. Mais là ou son père opérait encore dans un système de financement public, Al Gore proposera lui un financement semi-privé pour ses autoroutes : si l’état paye la construction des tuyau, les contenus sont apportés par des compagnies privées. La convergence entre le téléphone et le cable est couverte de toutes les vertus. Elle permettra d’apporter dans les foyers la vidéo à la demande, le commerce electronique, les jeux, la vidéoconférence. L’idéologie sous-jacente est clairement libérale.

Selon le processus habituel, Internet, créé avec des fonds publics, a en effet été donné aux entreprises privées pour qu'elles puissent en tirer des profits - en gros cela se produit à partir de 1995. Vinton Cerf, le principal concepteur des protocoles TCP/IP que nous avons déjà rencontré lors de la création des principales caractéristiques du réseau, a écrit: "C'est bien plus tard, vers 1986, que l'on mesura l'étendue des extrapolations commerciales. Jusque-là, Internet présentait surtout un intérêt pour les institutions d'éducation et de recherche. Et ce n'est pas avant 1990 que le monde des affaires découvrit tous les avantages qu'il pouvait en attendre ".

On peut prendre prendre une mesure intéressante de ce processus de commercialisation d'Internet et du Web en examinant la manière dont les médias en ont parlé. Le schéma correspond parfaitement à celui qui prévaut à chaque fois qu'un média ou un moyen de communication se développe ­ journal, radio , télévision. Dans un premier temps, on nous en vante les vertus citoyennes, sociales, politiques voire pédagogiques. Puis, la machine à faire de l'argent se mettant en marche au fur et à mesure que le secteur privé découvre les immenses possibilités du médium, on parle commerce et gros sous et les vertus qu'on nous chantait hier encore sont reléguées dans l'ombre. C'est ainsi que, dans le cas d'Internet, on nous a d'abord longuement et de manière massivement parlé d'une "autoroute de l'information " avec toutes les connotations positives que recouvre cette expression. Puis, le temps passant, on parla, de manière de plus en plus exclusive, de commerce électronique.

Le mot Internet, on l'aurait deviné, apparaît dans les médias au tout début des années 90; plus précisément, il n'est que très exceptionnellement évoqué avant 1993. Très vite, il est alors question d'autoroute de l'information et de ses nombreux bienfaits. Peu à peu, comme aux États-Unis, on cause bientôt commerce électronique et à peu près plus du tout de cette démocratique et citoyenne autoroute. Voyez plutôt ce qu'on obtient en interrogeant une banque de données:

La commercialisation d'Internet s'accompagna bien vite de la montée en flèche de tout un secteur de l'économie lié aux nouvelles technologies. On en vint même à créer un indice boursier particulier pour mesurer cette progression, fulgurante, de la " nouvelle économie ". Le marché était désormais convaincu de l'immense potentiel commercial d'Internet, qui commença dès lors à ressembler de plus en plus à un centre d'achats.

Malgré leur jeunesse et le caractère "fictif " et surévalué de leur "valeur", certaines entreprises de cette nouvelle économie sont très vite devenues gargantuesques. Au début de cette année, la fusion AOL-Time Warner, a donné une illustration particulièrement troublante des changements en cours.

L'histoire ne fait que commencer, celle d'une bataille incessante entre des intérets « commerciaux », industriels, qui limitent les possibilités même du réseau, et des usages multiples peu policés, qui entrainent des dynamiques parfois peu maitrisable (et maitrisées) par ceux qui prétenderaient controler et limiter les possibilités du réseau.

 

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