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Billet de blog 3 févr. 2014

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Les média dans l'affaire Cahuzac, Anthony Maranghi

Deux conceptions du journalisme se sont opposées, une nouvelle presse indépendante apparue avec Internet et un journalisme de gouvernement qui manie l’amalgame et les effets d’annonce, et qui ne donne aucun écho aux propositions du PCF.

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Deux conceptions du journalisme se sont opposées, une nouvelle presse indépendante apparue avec Internet et un journalisme de gouvernement qui manie l’amalgame et les effets d’annonce, et qui ne donne aucun écho aux propositions du PCF.

Illustration 1
© 

Le 2 avril dernier,  Jérôme Cahuzac finit par faire pénitence sur son blog, en avouant l'existence d'un compte à Singapour et en se disant « dévasté par le remords » alors que d’aucuns pleurent le « meilleur des leur(re)s ». La révélation de ce scandale politico-financier souligne le rôle nécessaire d'aiguilleur de conscience des média venant dévêtir les responsables politiques de leur probité candide afin de mettre en lumière certaines opacités de la sphère politique. Cependant, dès le moment où Mediapart a mis en cause la responsabilité du ministre délégué au Budget, la presse dominante a poussé l'opinion publique à désavouer le site d'information en ligne en soutenant que ce journalisme d'investigation sortait de son rôle – voire même de la légalité – et qu'il fallait laisser la justice, seul acteur légitime, s'occuper de cette affaire. Et pourtant, Mediapart connu pour être ancré politiquement à gauche n'a pas hésité à mener une enquête contre le gouvernement socialiste mais, le journal en ligne s'est heurté à un écosystème de connivence reliant l'oligarchie politique à un journalisme de gouvernement et d'industrie qui a besoin de ménager les puissants.

Deux conceptions du journalisme
Au cours de l'affaire, on a pu observer que les média pouvaient fortement refléter ce qu'ils critiquent. Ils traversent les mêmes jalousies, hostilités et  luttes de concurrence acharnée que le monde politique comme le montre Libération dans sa course à l'information – ou plutôt à la désinformation – et surtout à toujours plus de scandale afin de rafler la mise, au risque de ressembler à un tabloïd. Mais avant tout, il faut replonger dans le feuilleton créé par quelques journalistes de salon. Ces derniers, défendant davantage leur cause que de réelles idées, n'ont pas hésité à faire couler beaucoup d'encre et de tweets (gazouillis) en s'attaquant violemment au révélateur du scandale. Parmi eux, Jean-Michel Apathie – journaliste à RTL et au Grand Journal – n'a cessé d'accuser le média « d'affirmer sans prouver » et de transformer la présomption d'innocence française en « présomption de culpabilité ». Deux conceptions du journalisme se sont opposées dans ce débat : un journalisme traditionnel respectueux de l'ordre établi et une nouvelle génération de presse indépendante apparue avec Internet et prête à interpeller la justice au nom de la vérité. Quand Mediapart décide de publier les éléments dont il dispose, il ne fait rien d'autre qu'exercer sa mission d'information. Mais, malgré la multiplication des éléments fournis par Mediapart, le gouvernement est resté impassible. Pendant ce temps, l'opinion publique confuse s'est divisée entre ceux qui croyaient encore en Cahuzac ainsi qu'à la presse de l'idéologie dominante et ceux qui – malgré toutes les attaques subies par le journal d'investigation – ont continué de se fier à ses informations.

Mise en parallèle éhontée de l'extrême-droite et de ce qu'ils qualifient « d'extrême-gauche »


Outre l'affaire Mediapart-Cahuzac, on peut également réagir aux conséquences politiques de l'affaire Cahuzac. Tout d'abord, on a pu noter au sein des média le terrible écueil d'une mise en parallèle éhontée de l'extrême-droite et de ce qu'ils qualifient « d'extrême-gauche ». Un des exemples les plus flagrants est celui du journaliste-inquisiteur Patrick Cohen, lors de la matinale de France Inter du 26 mars face à Jean-Luc Mélenchon. Il entame l'entretien in medias res en demandant à quoi servent les invectives en politique et poursuit en mettant dos à dos le Parti de gauche et le Front national en citant les mots de Martine Billard, co-présidente du Parti de gauche : « on ne veut pas laisser le Front national être le seul à parler fort ». Patrick Cohen-Torquemada continue son inquisition en mettant les deux partis dans un même sac en les affublant d'une pseudo concurrence rhétorique dans laquelle les deux partis se seraient lancés. Et dans la production de dangereux amalgames, les politiques s'y prêtent à cœur joie en étant de concert avec leurs journalistes-godillots. Michel Sapin, invité de l'émission du 7 avril Tous Politiques de France Info, s'attaque ad hominem à Jean-Luc Mélenchon en ajoutant que « Mélenchon et Le Pen jouent dans la même arrière-cour ». Et il enchaîne par un « point Godwin » en reprenant des accusations formulées par Jean-Michel Apathie et Harlem Désir à propos de « l'antisémitisme » du leader du Parti de gauche à l'encontre de Pierre Moscovici. Il surenchérit même sur ce buzz – créé par un journaliste hargneux d'avoir été fraîchement humilié – en clamant que cela lui « rappelle les pires années de la France ». Une large frange politique tout comme certains présentateurs, ou  plutôt faudrait-il les appeler « organisateurs de spectacles médiatiques » comme le souligne Acrimed, ne cessent de marteler que les extrémités de l'échiquier politique se rencontrent dans leur  réactions « populistes » à l'Affaire Cahuzac.

Des effets d’annonce


On a également pu percevoir un soudain intérêt médiatique pour la transparence, avec l'ouverture d'une brèche pour la droite et le centre auxquels les média donnent une (sur)visibilité par le biais de leurs « propositions » comme l'exigence de la « vérité » clamée par François Bayrou qui lance une pétition en ligne pour une « moralisation de la vie politique » dans la foulée de la sortie de son nouveau livre De La Vérité en politique. On peut difficilement ne pas y voir un « coup de com' » opportun de la part d'un parti en voie d'extinction. Quid des réactions du pouvoir en place ? Si on salue la « fermeté absolue » du président au sein du Parti socialiste, François Hollande n’a évoqué, dans son mea maxima culpa, que de vagues mesures axées sur l'indépendance de la justice, la lutte contre les conflits d’intérêts et l'interdiction de tout mandat public pour les élus condamnés : rien de nouveau sous le soleil. Ces quelques idées lancées en l'air afin de créer un « choc de moralisation » comme la décision cosmétique de la publication du patrimoine des responsables politiques. Ces effets d'annonce paraissent bien insuffisants pour mettre fin aux perpétuels conflits d’intérêts qui relient les puissances de l’argent à la sphère politique. Ce n'est pas en utilisant une vieille « boîte à outils institutionnels » qui existent déjà que l'on va régler le problème. Comme le souligne Jean-Luc Mélenchon, le réel problème « c'est la dérive d'une institution monarchique de la République, plus celle de l'argent roi », et face à ce problème, François Hollande n'y répond qu'en entonnant ce célèbre refrain : « c'est pas moi, c'est les autres ». In fine,  on ne peut que remarquer l'indifférence totale des média vis-à- vis des propositions du PCF énoncées par Pierre Laurent, lors de la conférence de presse du 8 avril dernier, et de ses deux axes principaux : un programme de lutte contre la domination de la finance, avec une réforme fiscale d'ampleur et une refondation démocratique de nos institutions par un processus constituant jusqu'à une VIe République. n

Le silence sur les propositions du PCF !

Dans sa conférence de presse du lundi 8 avril, ce n’est pas uniquement au sujet de Jérôme Cahuzac que Pierre Laurent s’est exprimé, mais bien contre « l’emprise toujours plus étouffante des […] forces de la finance sur la vie sociale, économique et politique de la France », condamnant l’évasion fiscale en général. « L’urgence, a-t-il déclaré, est à un changement de cap global de la politique nationale […]  pour une nouvelle politique résolument de gauche ». Ainsi, appelant à la mobilisation de toutes les forces citoyennes pour construire « un programme de lutte contre la domination de la finance » et « une refondation démocratique de nos institutions […]  menant jusqu’à la VIe République », il réaffirmait que « l’ennemi, c’est plus que jamais la finance ». Mais cet ennemi semble moins digne d’intérêt que ne l’est Jérôme Cahuzac : dans la presse du 8 et du 9 avril, c’est silence radio. Il n’y a guère que le JDD qui titre « Le PCF veut un “nouveau contrat politique” pour la France », tandis que Le Monde avec l’AFP évoque la conférence de presse pour clamer que la proposition de Pierre Laurent de suspendre ce que le quotidien nomme « la loi sur l’emploi » – à savoir l’ANI soutenu par la droite et le MEDEF – et d’engager un débat sur la fraude fiscale, « arrangerait le PCF ». Marteler la moralisation de la vie politique sans s’en donner les moyens, et publier le patrimoine des élus et des ministres, est décidément plus aisé et moins dangereux que de relier l’affaire Cahuzac à la politique d’austérité, la « domination du fric » sur les droits des salariés, et l’absence de démocratie.
Camille Ascari

La Revue du projet, n° 27,

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