En 1950, Lucien Febvre, aidé par François Crouzet, se lance un défi : écrire, en réponse à une sollicitation de l’Unesco, un manuel d’histoire de la civilisation française. Au bout de quelques mois, ce « raid dans le temps » est achevé, mais se heurte aux réticences de l’organisation internationale naissante. Il demeure oublié dans un grenier poussiéreux. Sa redécouverte est un petit événement.

Elle permet de préciser la pensée de Febvre au lendemain de la guerre et surtout d’appréhender comment l’histoire a pu être pour lui une véritable utopie, au sens d’une épistémologie visant à promouvoir une unité culturelle et éthique de l’humanité alors que l’Europe était en ruines. Sa publication a semblé nécessaire, parce que Febvre, en bien des développements, est un pionnier. À commencer dans la déconstruction des faux-semblants d’une présumée « identité de la France ».
L’auteur du Problème de l’incroyance (1942) apparaît obsédé par une volonté de prendre les armes contre les forces de mort qu’il a vu se déchaîner tragiquement en vertu d’une idéologie racisto-racialiste qui s’identifie à ses yeux à une préhistoire de la pensée. Les atrocités du nazisme, souligne-t-il, ont procédé de la fabrication d’une « idole sanglante » véhiculée par une instrumentalisation de l’histoire que chaque pays européen a, depuis la fin du XVIIIe siècle, cultivée dans des exacerbations nationalistes, dans la prétention à une supériorité héritée. L’objectif est de dénoncer, par l’histoire pensée comme une science révélant à l’humanité la conscience d’une solidarité universelle, ce que les falsificateurs de l’histoire, « grande maîtresse d’illusions », ont pu théoriser en prétendant à une pureté du sang impliquant une continuité et une identité raciales des peuples, donc un providentialisme des constructions politiques légitimant haines, massacres et violences.
Il s’agit d’entrer en guerre contre la guerre, dans une forme d’utopie pacifiste qui doit permettre aux Français d’accéder à une autre compréhension de leur passé. D’où la particularité de l’écriture, qui s’exprime dans un tutoiement du lecteur, « un petit Français », et qui d’emblée lui proclame qu’il n’y a pas de race française : « n’allons pas faire les purs. Les autres ne le sont pas ; mais nous non plus ». ll n’y a pas plus de « sang » que de « race » française, écrit Febvre, et le jeune Français doit savoir qu’il a derrière lui, en lui, « une prodigieuse variété des peuples d’origine diverse », que « tous » « nous sommes des sang-mêlés », « les produits croisés, et recroisés de milliers d’alliances hétérogènes ».

Un bonheur pour un peuple de ne pas être ethniquement « pur »

Ce bonheur, il revient à François Crouzet de l’expliciter, en démontrant que la France n’a pu exister que dans l’interdépendance aux autres peuples, que le principe d’un constant métissage ethnique et culturel a été actif depuis la nuit des temps. Les Gaulois, qui faisaient partie d’un grand groupe d’envahisseurs, ne se fixèrent pas seulement en Gaule, et c’est en se mêlant avec les peuples précédemment sédentarisés qu’ils devinrent une « nationalité », « la gauloise ». Toutefois, le processus historique ne se réduisit pas à cette seule empreinte. Il se traduisit aussi par la présence hellénique, puis surtout par la conquête romaine qui fit que « la Gaule devint méditerranéenne », reçut une civilisation urbaine, fut aspirée dans la romanité. Plus tard, la France a été christianisée, mais la dynamique d’hétérogénéité a été d’autant renforcée, parce que la christianisation était imprégnée de pensée juive, grecque, orientale, puis italienne, et même irlandaise.
Nous sommes des sang-mêlés est à lire comme une défense et illustration de l’interdépendance et de la connectivité, définies comme une force. La régression, pour un peuple, est imaginée advenant lors des moments historiques de fermeture, ainsi lors des invasions barbares. Les Germains, par leurs destructions, rompirent le lien à la romanité et la Gaule connut alors le drame de l’isolement, de la rupture avec ce qui avait fait sa force créatrice, l’extériorité, la Méditerranée et l’Orient : « tu vois ici la contre-épreuve de l’expérience qui dicte et éclaire tout ce livre : il n’y a pas de richesse, pas de civilisation vraiment possible quand il n’y a pas de contact avec l’extérieur ».
L’interdépendance s’appelle ensuite « révolution ». Il faut tout d’abord parler de « révolution italienne » pour les arts, la littérature et l’esprit, qui a fait que la civilisation française fut imprégnée de culture antique. Puis la révolution fut aussi religieuse, au XVIe siècle, sous des effets combinés, venus d’Italie avec Laurent Valla, des Pays Bas avec Erasme, d’Allemagne avec Luther, de Suisse et Alsace avec Zwingli, Oecolampade, Bucer… Et il y eut le Français Calvin installé à Genève. Pas de Réforme française sans la synergie d’apports théologiques pluriels, sans une confluence dynamique surcréatrice. Mais la révolution fut aussi, à la Renaissance, économique, avec à nouveau l’impulsion venue de l’étranger, à commencer par les grandes découvertes espagnoles et portugaises. La révolution des prix due à l’arrivée du « métal » d’Amérique toucha la France dont la société fut transformée du fait de l’essor de la « bourgeoisie » et le capitalisme naissant dont l’organisation trouve ses origines en Italie…

La logique d’une France terre de convergences et de connexions ne se limite pas au XVIe siècle. Même le XVIIe siècle est concerné, quand la monarchie française semble à son apogée européen et qu’elle est vue comme « le » modèle dynamique. « La civilisation du Grand Siècle s’est nourrie, comme ses devancières, d’apports étrangers », condition essentielle de son épanouissement : influences italiennes, flamandes, chinoises sur les arts, influences espagnoles et italiennes sur la littérature, influences espagnoles dans la politique, influences hollandaises pour ce qui est de la politique économique. Puis intervient la Révolution de 1789 : « il serait exagéré de dire, sans doute que c’est à Londres, que c’est à Philadelphie que s’est joué le sort de la Bastille. Mais il serait inintelligent, non moins, de penser que la France a pu faire, et a fait, sa révolution en vase clos et sans précédents ». Précédent de l’Angleterre, qui a la primauté dans l’expérience révolutionnaire et dans l’invention de la déclaration des Droits, dans celle de la liberté de conscience, dans l’élaboration d‘un modèle institutionnel qui enthousiasma les élites intellectuelles françaises. Précédent des États-Unis, également, la Déclaration d’indépendance des treize colonies d’Amérique étant décisive dans la formation d’une sympathie française, « une opinion publique » et dans ce qui est un « lien de filiation » entre 1776 et 1789.

L’histoire a ensuite continué de fonctionner selon la même procédure, car la révolution industrielle est venue d’Angleterre, avant une seconde révolution industrielle qui, à partir de 1880, voit la France se développer grâce à des inventions anglaises mais aussi allemandes, belges, américaines. Dans le champ politique, le régime parlementaire est dit avoir été inspiré, dès la chute de l’Empire, du modèle britannique, dont l’influence s’estompe au temps de la « dictature » de Napoléon III avant de réapparaître lors de la Troisième République. Si la France apparaît comme résultat de clonages sur les plans économiques et politiques, elle l’est aussi à travers le romantisme, promu par l’Angleterre et l’Allemagne dès avant la Révolution, à travers encore la pensée sociale, scientifique ou philosophique issue d’Allemagne. La force de la France est donc, tout au long de son histoire, d’avoir été réceptrice d’influences extérieures et d’avoir su réaliser des hybridations qui ont fait sa grandeur. L’identité de la France n’existe que dans cette constante tension de métissages et de croisements, dans cette dynamique de recharge par l’altérité.

Don et contre-don

La démonstration de Febvre-Crouzet a ceci de fondamental qu’elle ne vaut pas que pour l’histoire française, qu’elle a valeur universelle. Nous sommes des sang-mêlés met ainsi en valeur un axiome historique : « toutes les nations sont logées à la même enseigne, aucune qui n’ait prêté, aucune qui n’ait emprunté. » Une nation ne se contente pas de recevoir, elle a pour sens aussi de donner, redistribuer. Aux temps d’emprunts succèdent les « périodes d’expansion civilisatrice ». Don et contre-don seraient à identifier comme une loi de l’histoire, à laquelle aucun peuple ne peut prétendre échapper. L’histoire française se traduit donc par des contributions à la « civilisation européenne » : la France médiévale a fait rayonner l’art gothique ainsi que sa littérature, à partir de Paris, capitale intellectuelle de la chrétienté, au point que « le XIIe et le XIIIe siècle ont été la première époque d’universalité de la culture française ». Au XVIIe siècle, la France, après avoir été dépassée par d’autres civilisations européennes, est de partout imitée, dans la figure de son souverain, dans l’architecture de Versailles, dans son classicisme : « dans la civilisation de la France classique, il y avait quelque chose de communicable à toutes les nations ; elle fut universelle dans son expansion parce qu’elle était universelle dans son principe ». Celui-ci serait d’annoncer des « vérités » ayant une puissance de propagation universelle, par la voie de la littérature, de l’art, de la langue qui ont fait que l’Europe du XVIIIe siècle a été française. Tout comme l’a été celle du XIXe siècle : « l’histoire du XIXe siècle, c’est avant tout la diffusion et le triomphe des principes politiques, des institutions, des formes sociales nouvelles que la France révolutionnaire avait élaborés en un enfantement douloureux et sanglant, et qu’elle a transmis au monde entier. La société et l’État moderne sont les enfants de la Révolution française ». La Révolution est cernée comme moment d’avènement de la liberté, avec en son cœur la Déclaration des droits de l’homme : liberté individuelle, liberté de conscience, liberté d’exercice, liberté des cultes et égalité civile, souveraineté nationale, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’Europe tout au long du XIXe siècle vit sur ces principes issus de la Révolution, libéraux et nationaux ; le monde entier aussi, jusque dans les colonies espagnoles des Amériques. Au registre des contre-dons, les co-auteurs font figurer significativement les expansions lointaines, à commencer par les croisades, puis la Nouvelle France, et enfin l’œuvre – affirmée civilisatrice - qui concerne l’Empire colonial français.

Nous sommes des sang-mêlés se termine par un appel à ce que les Français se défassent pour toujours des tentations de haine, de xénophobie, de « mépris » à l’égard de peuples plus ou moins proches dont ils participent par leur passé. « On ne s’affranchit jamais de ses ancêtres », toujours au travail en soi, mais on ne peut pas davantage se débarrasser « de son ombre », c’est-à-dire de tous ces apports étrangers. La fraternité, alors, doit être universelle. L’écriture de l’histoire est internationaliste ou n’est pas, car elle se doit de mener à la compréhension que l’humanité, par les constantes connections qui ont dans le passé uni les hommes, a un sens historique, la paix, et que le travail des historiens du monde entier est d’enseigner qu’une civilisation mondiale pacifiée parce qu’« unitaire » doit être appelée désormais à la conscience d’elle-même.
Certes, pourra-t-on dire, le texte de Febvre-Crouzet peut sembler en bien des points aujourd’hui obsolète historiographiquement. Certes, il porte la marque conceptuelle d’une foi dans « la » civilisation. Mais il est émouvant de se plonger dans ce livre d’histoire engagée, militante d’un rêve de paix et de fraternité au moment où les mêmes ombres issues de ce que Febvre identifiait à une « préhistoire » de la pensée paraissent prétendre à une densification : racisme plus ou moins avoué, nationalisme souterrainement ravivé, xénophobie qui ne se cache plus, crypto-fascisme rampant…   

*Denis Crouzet et Élisabeth Crouzet-Pavan sont historiens. Ils sont professeurs à l'université Paris-IV Paris-Sorbonne. Ils ont préfacé Nous sommes des sang-mêlés . Manuel d’histoire de la civilisation française.

La Revue du projet, n° 24

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