L’éthique des TIC (par Ivan Lavallée*)

  La maîtrise des TIC est un enjeu aux multiples facettes. Bien qu'introduisant une contradiction de principe dans l'économie capitaliste, elles sont déterminantes pour le capital, en particulier états-unien, particulièrement pour le contrôle de la création intellectuelle et la marchandisation de l'information.

 

v3

La maîtrise des TIC est un enjeu aux multiples facettes. Bien qu'introduisant une contradiction de principe dans l'économie capitaliste, elles sont déterminantes pour le capital, en particulier états-unien, particulièrement pour le contrôle de la création intellectuelle et la marchandisation de l'information.

Les TIC (Technologie de l’Information et de la Communication), c'est la fusion en un système unique des technologies de la communication et de l'informatique. Là où on a cru voir une révolution informationnelle, sans doute vaut-il mieux parler de "révolution numérique" ou peut-être électronique. En effet, on sait depuis Leibnitz (1646-1716) que tout objet est représentable par une séquence de deux symboles répétés autant de fois que nécessaire. L'électronique a permis de systématiser cette façon de faire et partant d'unifier les deux technologies.

Les enjeux du contrôle des TIC pour les Etats-Unis

Fidèles à leur sens pratique, les Etats-Unis appliquent de façon pragmatique les enseignements du marxisme. Ils ont intégré depuis longtemps l'idée que le développement impétueux des forces productives était essentiel pour dominer le monde. Aujourd’hui ce développement passe bien souvent par la maîtrise des informations et de la communication. Un aspect occulté de la mise en dépendance par rapport aux USA, c'est l'imposition de leur sabir, avec la complicité des "élites" locales. Il n'est pas une campagne de publicité ou un jeu télévisé qui n'emploie des termes empruntés à l'anglo-américain. La campagne "smiles" de la SNCF (société nationale...) en témoigne, comme l'impossibilité de mettre des lettres accentuées dans les adresses internet alors que techniquement, rien ne s'y oppose.

La stratégie états-unienne de domination mondiale

La stratégie mondiale de domination des Etats-Unis s'appuie sur quatre piliers : le contrôle des ressources énergétiques, des ressources alimentaires, des flux financiers, et enfin le contrôle total de l'information sous toutes ses formes, et plus généralement, le contrôle de l'innovation technologique Aujourd’hui, c’est bien ce dernier point qui est le plus stratégique pour les dirigeants états-uniens car il conditionne dans une large mesure tous les autres. C’est ce qui a déterminé l’administration Clinton à mettre en place le PITAC (Program Investigation Task Advisatory Comitee), un comité doté de moyens financiers considérables et qui n'a à répondre de ses activités qu'au Président.

L'impétuosité de la diffusion des TIC entraîne nombre de situations de ruptures technologiques, économiques et organisationnelles qui favorisent la prédation économique au niveau mondial. L'implication de la Maison Blanche dans le soutien total, économique, financier et politique au développement des TIC n'est pas fortuite au pays des chantres du libéralisme économique... pour les autres ! Il n’est pas innocent que les centres "racines" du réseau des réseaux, internet se trouvent presque tous physiquement aux Etats-Unis et que ceux-ci refusent d’en partager le contrôle, fut-ce avec l’ONU.

L'impact sur les entreprises

Le développement des TIC, en particulier la mise en réseaux, permet pour nombre d'entreprises d'optimiser leurs circuits de communication, interne entre les différentes unités de production, externe avec les clients et les fournisseurs.

La localisation de l'usine ou du laboratoire a beaucoup moins d'importance. Ainsi, la mise en réseau permet la maintenance et le dépannage à distance des ordinateurs, le gardiennage et la surveillance distants, le diagnostic médical. Tout le système bancaire est bouleversé. La mise en réseau des terminaux monétaires a engendré des gains substantiels pour les banques. L'utilisation d'Internet pour les transactions entraîne des économies de l'ordre de 80% par rapport aux transactions traditionnelles. Par ailleurs pour ce qui est des transactions boursières, on peut imaginer le degré de réactivité – donc aussi d'instabilité – que cela permet, lorsque des milliers de milliards changent de mains en quelques microsecondes au gré des exigences de rendement financier des fonds de pension.

Ainsi les TIC sont-elles considérées comme l'outil idéal du libéralisme sans frein. Elles permettent une organisation réactive et flexible des entreprises, par la liaison qu'elles autorisent avec les clients et les fournisseurs. Les TIC permettent aussi aux transnationales, comme leur nom l'indique de se passer du cadre national. Ce sont ces multinationales aujourd'hui qui "jouent" contre l'idée même de nation de façon à déposséder les citoyens de tout pouvoir réel. La construction européenne en est l'exemple type. C'est au mouvement révolutionnaire de reconquérir et rénover le concept et la réalité de la nation.

L'impact sur le statut de la création intellectuelle

Toute création intellectuelle (livre, disque, image, photographie, cinéma, vidéo...) est aujourd'hui en libre-service et copiable par qui le souhaite. Le prix d'un graveur de CD, ou de DVD, est dérisoire. Les transactions commerciales sur Internet sont à la merci de n'importe quel pirate un peu évolué. Il faut développer des trésors d'imagination, mobiliser des armées de programmeurs, de mathématiciens ou de juristes (cryptage, protection des œuvres et droit d'auteur...) pour détourner le réseau internet de son rôle premier de mise en communication libre et sans entrave. Le caractère marchand de la création intellectuelle est remis en cause et il faut des trésors d'ingéniosité pour le maintenir.

Droit d’auteur et création

Il s'agit aussi d'arguties liberticides. Ainsi Dimitri Sklyarov a-t-il été arrêté par le FBI, l’été 2001 (libéré depuis), comme un dangereux terroriste suite à une communication publique dans une conférence internationale sur la façon dont sont cryptés des fichiers dits « *.pdf » au nom de la loi états-unienne « 1998 Digital Millenium Copyright Act ». Dimitri Sklyarov n’avait pas le droit de soulever le capot pour voir comment est fait le moteur et expliquer comment on peut le démonter. Pire, en 1999, l’agence policière norvégienne a arrêté dés sa majorité un jeune homme pour avoir conçu lorsqu’il avait 15 ans (en 1999) un programme, sous système linux, qui lui permettait de lire des DVD sur son ordinateur. Le prétexte en étant que, pour ce faire, il avait dû lui aussi aller voir comment étaient cryptés les DVD. C'est l’exemple type des manœuvres utilisées pour rendre marchand un média qui, par nature, ne l’est pas. C’est une illustration de ce qui peut se passer si on ne réagit pas aux lois sur les copyrights ou les brevets. Ces lois scélérates brident l’accès à la connaissance.

Une rumeur circule sur le web. SFR favoriserait le passage par ses serveurs pour ses clients et pénaliserait les autres de façon à les obliger à payer. Nous y sommes. On se posait la question depuis quelques années, de savoir comment les fournisseurs d'accès et les détenteurs des clés d'internet allaient pouvoir nous faire payer un "timbre" électronique pour chacun de nos mels (message électronique). Nous y sommes presque.

Certains, à l'apparition de Wikipédia, "l'Encyclopédie Libre", ont cru à la diffusion d'une information libre et non faussée, c'est oublier que le choix de la publication – ou non –, sa mise en forme, ne sont pas innocents. En la matière, et même en sciences, l'exposé est enjeu idéologique. Ainsi en est-il de façon flagrante dans les pages consacrées à l'histoire contemporaine. Wikipédia n'est pas neutre, ni impartiale. Les éditeurs responsables des rubriques sont pour l'essentiel anonymes, prennent des décisions de censure. L'information est bel et bien un enjeu politique. Ce n'est pas Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia, dont la proximité avec les représentants des grandes multinationales du réseau des réseaux et de l'informatique n'est un secret pour personne, qui me démentira.

Paradoxe: Une société sans mémoire ?

L'informatique devient la mémoire de l'humanité. Lorsqu'elle manipule des connaissances, certains l'appellent Intelligence artificielle. Elle investit tous les secteurs de l'activité humaine, des arts à la science en passant par la cuisine, la littérature et le jeu. De la rédaction d'un livre à l'élaboration d'un médicament en passant par la conception d'une œuvre cinématographique ou le dépannage d'une ligne de production automatisée, l'informatique est omniprésente. Il s'agit là sans aucun doute d'une évolution aussi importante dans l'histoire de l'humanité que l’apparition de l'écriture. Wiener, père de la cybernétique, disait "l'information c'est l'information, elle n'est ni matière ni énergie", certes, mais il faut bien l'enregistrer quelque part, ne serait que sur une feuille de papier. Avec l'électronique, l'information est enregistrée sur des supports magnétiques dont la durée de vie quoi qu'on fasse dépassera péniblement les cinq ans. Il y a là des inquiétudes à avoir sur la pérennité de la mémoire et son archivage.

*Ivan Lavallée est professeur des universités (Paris-VIII/EPHE), co-auteur de Cyber-Révolution1, Paris 2011, Le Temps des Cerises."

1/ Lire Cyber Révolution éd. Le temps des cerises Paris 2002.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.