Mouvement et multiculturalisme (par Maboula Soumahoro*)

  La France multiculturelle est le fruit d’une histoire dont les ramifications s’étendent depuis des siècles bien au-delà de nos côtes hexagonales.

 

 

La France multiculturelle est le fruit d’une histoire dont les ramifications s’étendent depuis des siècles bien au-delà de nos côtes hexagonales.

En France, le débat public tenu en ce début de XXIe siècle sur la question du multiculturalisme peut donner le sentiment que ce thème est nouveau. Il s’agirait d’un thème étroitement lié à « l’actualité ». En réalité, il n’en est rien. Le caractère récent étroitement associé à la question multiculturelle qu’une frange spécifique de la population française s’évertue à mettre en avant ne se limite qu’à cette seule frange de la population. Cela ne soulèverait aucun problème majeur si cette population si particulière ne détenait pas, à elle seule, le pouvoir et les moyens d’organiser tant le débat public que la réflexion sur ce thème. On l’aura compris, cet ordre des choses a donc une incidence politique sur l’approche et l’articulation du multiculturalisme, de même que sur l’élaboration des catégories de personnes et communautés qui sont le plus concrètement touchées par les politiques publiques qui en découlent.

La France multiculturelle, on le sait, est le fruit d’une histoire dont les ramifications s’étendent depuis des siècles bien au-delà de nos côtes hexagonales. Le multiculturalisme français existe bel et bien de facto. De jure, des moments de l’histoire de France tels que celui de la colonisation – qui est loin d’avoir débuté avec la conférence de Berlin en 1885, ce ne sont pas nos amis Haïtiens qui me contrediront) - ont donné lieu à la reconnaissance et l’acceptation par la loi de statuts et pratiques culturelles différentes au sein du même empire. Encore aujourd’hui, dans le langage courant, certains continuent d’utiliser l’appellation « musulmans » pour désigner les Algériens. Du point de vue de l’histoire, cela s’explique très clairement. Des exemples de ce type, et ils font foison, révèlent qu’il fut un temps où la République était capable d’«intégrer » des minorités religieuses ou autres, dans tous les cas reconnues comme telles. L’exemple de l’Algérie est parlant. En effet, la France a tant combattu pour garder dans son giron cet ancien département français. Les traces et les cicatrices laissées perdurent des deux côtés de la Méditerranée.

Ainsi, de nos jours, les minorités dites « visibles », de même que les religions non chrétiennes actuellement présentes sur le territoire national, sont toutes les fruits des amours et des désamours qui ont d’abord uni, puis (parfois) séparé la France et des territoires avec lesquels l’Europe occidentale s’est décidée à entrer en contact depuis le XVe siècle. De ce fait, depuis ces temps anciens, on peut dire que les « grandes découvertes », les traites négrières et autres projets coloniaux ont chacun joué un rôle déterminant dans la production d’identités, tant individuelles que collectives, qui se sont complexifiées par des formes de formes de métissage dont on ne peut pas constamment et exclusivement déceler l’existence à l’œil nu. Cela s’avère particulièrement vrai en ce qui concerne les cultures.

La question qui se pose pour la république française aujourd’hui n’est donc pas celle de l’existence ou non d’un multiculturalisme. Celui-ci existe, ne pas le sa(voir) relève du simple déni. L’autre question qui se masque derrière la première est en fait celle de la reconnaissance de ce multiculturalisme. Posée en ces termes, la question de la reconnaissance peut impressionner tant elle remet en cause les conceptions strictes de la citoyenneté qui vont de pair avec l’acceptation de l’État-nation comme seule forme de gouvernance acceptable et efficace, garante de pureté et d’origine unique. En outre, le multiculturalisme, pour ceux qui s’y opposent, touche également à la question de l’allégeance à la Nation. Pourtant, les parcours individuels et collectifs mettent tous deux en lumière le fait que l’être humain n’a jamais laissé des frontières, réelles ou imaginaires, limité sa capacité de mouvement. Mouvement et multiculturalisme, les termes sont indissociables et résument à eux seuls l’histoire de l’humanité.

*Maboula Soumahoro est maître de conférences en civilisation du monde anglophone à l’Université de Tours.

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