Les défis de la décentralisation culturelle, Michel Duffour

Derrière cette notion très consensuelle de décentralisation culturelle se cache en réalité une politique dominée par les exigences du profit.

Derrière cette notion très consensuelle de décentralisation culturelle se cache en réalité une politique dominée par les exigences du profit.

Les défenseurs des politiques néolibérales sont le plus souvent les apôtres d'une concentration inédite des pouvoirs. Le cauchemar d'un postdémocratisme, où experts et commissions occultes sont maîtres du jeu, est désormais d'actualité. Les mêmes n'hésitent pas pour autant, à pourfendre l'état centralisateur, à défendre le contrat de préférence à la loi. La contradiction n'est qu'apparente. Les exigences du profit conditionnent les choix de gouvernement. Une démarche décentralisatrice peut revivifier les pratiques démocratiques, mais, lestée d'un autre contenu, n'être qu'un paravent pour enfermer l'individu dans des contraintes imposées. La décentralisation culturelle n'échappe pas à la règle.

Pourquoi un ministère de la Culture ?
Il est courant de dire pis que pendre du ministère de la Culture mais que cachent les mots ? Si la culture n'est que divertissements, nul besoin en effet d'un ministère influent. Quel crédit par ailleurs accorder à ceux qui ne jurent que par la logique du marché et qui n'ont que mots durs pour qui doute de ses bienfaits dans le domaine de la culture. Autonomiser par exemple la gestion d'un musée national, en faire une marque, exporter ses savoir-faire, est devenu une ambition en-soi pour certains. Les charges contre l'étatisme ou l'autonomie ont alors bon dos.
Nos politiques culturelles se sont construites dans la diversité. Aucune instance ne peut seule en revendiquer la paternité. C'est un atout. Son essor, dans les années cinquante et soixante, fut le fruit de l'engagement d'artistes innovants, de mouvements progressistes dans lesquels le Parti communiste tint un rôle moteur, de la présence de hauts fonctionnaires qui firent du développement culturel un sacerdoce, de collectivités locales particulièrement courageuses. Cette construction a eu et conserve ses lettres de noblesse. Nous avons, de la production cinématographique au soutien de la lecture publique, un « modèle » largement reconnu.

Redonner du souffle


Mais la lucidité impose d'admettre que des failles ont surgi et qu'une part des pratiques culturelles, pensons à celles des jeunes, se développent désormais hors des schémas pensés naguère. Les désengagements de l'État, l'étiolement des forces militant pour la démocratie culturelle, la propension en conséquence à cultiver l'entre-soi, n'ont pas été compensés par l'engagement des collectivités territoriales. La question centrale aujourd'hui est celle de l'ambition. Et ceci pour tout le monde. Nos sociétés sont malades du vide de perspectives. La résistance à la barbarie impose que les gens s'écoutent, s'efforcent de comprendre et d'investir les grands choix auxquels ils sont confrontés. L'accès à des pratiques artistiques, l'intérêt pour les mots, les images et les sons, sont de formidables outils pour comprendre et vivre en société. Le travail de proximité, décentralisé, est décisif pour redonner du souffle, à condition de ne pas jouer petit bras. Le besoin d'une politique nationale forte est incontournable. Tout repli est meurtrier. Un effacement supplémentaire du ministère de la Culture, déjà bien affaibli, serait une catastrophe. C'est pourtant ce qui se profile. On ne vêtira pas les uns en déshabillant les autres. C'est par enrichissements mutuels que la décentralisation comptera. Alors qui fait quoi demandent certains élus ? Souffre-t-on d'un trop-plein d'initiatives et d'une pluralité exagérée de responsables ? Cette accusation ne repose sur rien. La culture est un bien partagé.

Écouter les artistes


En cela, chaque collectivité se doit d’être inventive. Il n'y a pas de prêt à porter en matière culturelle. Alors que la fragmentation sociale appelle beaucoup d'ambition et la mise en œuvre de projets neufs, trop souvent les artistes qui les portent sont insuffisamment écoutés. Des expériences et des potentiels humains sont ignorés. Des missions relèvent à l'évidence d'une politique nationale, missions de formation, d'aide à la création, d'élaborations scientifiques, de corrections des inégalités, de défense des professionnels. Ce ne sont que des exemples. Elles doivent être préservées et consolidées. Les démanteler ou les délayer serait contre-productif...En revanche, une vaste politique d'éducation populaire, passage obligé de tout espoir de démocratie culturelle, dépend de centres de décisions au plus près des citoyens. Les inégalités se sont creusées. Un large public répond présent aux grandes expositions ou manifestations marquantes mais la majorité de la population a les yeux ailleurs. Laisser cette situation perdurer, hypothéquerait irréversiblement le bien-fondé des efforts collectifs.

Voir ce qui bouge


Territoire par territoire, constatons que des artistes, des médiateurs culturels, là où l'audace prévaut, se comportent en bâtisseurs du « vivre ensemble », font d'ores et déjà la démonstration qu'on peut comprendre et capter les envies, les mots et les signes de citoyens trop souvent « oubliés », qu'il est possible de prendre en compte chaque identité culturelle et de la rendre visible aux autres, que les pratiques amateurs peuvent se conjuguer avec succès avec le travail irremplaçable des professionnels, qu'on doit susciter du débat public pour créer une culture commune, que l'intérêt de salariés dans leur propre entreprise pour les activités culturelles n'est pas un vieux rêve enterré. C'est tout cela le défi de la décentralisation. Le maître mot est coopération. Chaque entité peut avec ses responsabilités contribuer à sa réussite.

*Michel Duffour a été secrétaire d’État (PCF) au Patrimoine et à la décentralisation culturelle de 2000 à 2002.
 

La Revue du projet, n° 32


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