Le « communautarisme », c’est mal ? (par Rokhaya Diallo*)

© Lionel Charrier/ MyopDans notre pays, la notion même de minorité fait l’objet d’un rejet, la France refusant de signer les traités internationaux les mentionnant, qu’elles soient religieuses, ethniques, linguistiques ou culturelles. Elle ne reconnaît officiellement que des citoyens nationaux et des étrangers parmi lesquels sont distingués les ressortissants européens.

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© Lionel Charrier/ Myop

Dans notre pays, la notion même de minorité fait l’objet d’un rejet, la France refusant de signer les traités internationaux les mentionnant, qu’elles soient religieuses, ethniques, linguistiques ou culturelles. Elle ne reconnaît officiellement que des citoyens nationaux et des étrangers parmi lesquels sont distingués les ressortissants européens.

Lorsqu’elles cherchent à se réunir, les minorités voient leurs initiatives disqualifiées et accusées de « communautarisme ». Deux Noirs ou trois Arabes qui tentent de réaliser quoi que ce soit ensemble, « complotent » forcément pour remettre en cause l’ordre républicain. Nier les minorités revient pourtant souvent à nier les discriminations. C’est ce que dénonçait Jean-Paul Sartre1, pour qui le majoritaire paternaliste, qui prétend aider le minoritaire à lutter contre le racisme, est incarné par le « démocrate ». Celui-ci « a la crainte que le Juif acquière une “conscience juive” » et nie « la réalité de la question juive, il veut “l’enfourner dans le creuset démocratique” ». Il interdit au minoritaire de se penser comme tel et cherche à l’inclure de force dans l’indifférenciation de l’universel, à l’assimiler. En résumé, quand « l’antisémite reproche au Juif d’être juif, le démocrate lui reprocherait volontiers de se considérer comme juif».

Le plus frappant, c’est que les « communautés » stigmatisées par l’accusation d’antirépublicanisme n’existent pas ! Une association peut regrouper des personnes noires non pas au nom d’une appartenance communautaire mais d’un même vécu : celui d’être noir en France. Par ailleurs, les termes « communautaire » et « communautariste » sont souvent confondus : le communautarisme est une démarche politique visant au séparatisme. Or, que réclament les groupes communautaires sinon l’inclusion dans la République ?

Un double discours

Étrangement, les regroupements communautaires ne sont pas toujours décriés, ils font même l’objet d’un double discours. Les offensives anti-communautaristes visent en particulier les personnes noires ou originaires du Maghreb. Celles d’origine portugaise, chinoise ou de confession juive – ou même les Auvergnats dont l’organisation sociale, économique ou culturelle souvent marquée par l’appartenance communautaire est très visible dans la sphère publique – sont, elles, épargnées de toute critique. A-t-on déjà entendu quelqu’un protester contre les défilés célébrant le Nouvel An chinois à Paris ? Il suffit pourtant que quelques malheureux drapeaux algériens soient brandis au même endroit pour que l’indignation soit généralisée.

Quant au communautarisme le plus efficace, celui qui est blanc et masculin, qui contrôle les sphères de pouvoirs économique, médiatique et politique, et qui interdit à toutes les minorités d’accéder à ces cercles, celui-là ne semble pas déranger grand monde.

La recomposition identitaire

Que n’a-t-on pas entendu sur l’horrible « repli communautaire » qui menace nos banlieues ! Mais que vient faire ici un terme militaire (le repli étant la retraite des troupes) dans une histoire d’identité ? Comme Amin Maalouf l’observait : « Lorsqu’on sent sa langue méprisée, sa religion bafouée, sa culture dévalorisée, on réagit en affichant avec ostentation les signes de sa différence. » La sociologue Christelle Hamel2 décrit effectivement un processus expliquant les comportements de retrait observé chez certains jeunes Français d’origine étrangère qui, confrontés à l’échec social et professionnel, nourrissent une véritable « rage » à l’égard de la société et rejettent en bloc « la société, les riches, les puissants, l’État, la justice, la police, le système scolaire, les médias, tout ce qui à leurs yeux les opprime et les cantonne dans la marginalité. ». Ce processus de « ségrégation réciproque » est semblable à celui que l’on observait dans des bandes d’adolescents dans les années 1960-1970. Ce phénomène social n’a donc rien de nouveau, ni de propre à une culture « étrangère ».

Désillusionnés par le traitement que leur réserve la République, certains jeunes cherchent dans leurs origines de la matière pour se composer une nouvelle identité et des bases sur lesquelles former un groupe de confiance. La « recomposition identitaire » consiste alors à piocher dans sa culture d’origine réelle ou supposée des éléments propres à nous construire en tant que minorité, ce qui permet d’éviter les situations potentiellement discriminantes.

Lors de sa visite en France en 2007, Gay McDougall, l’experte indépendante des Nations unies, a constaté dans son rapport « une ségrégation de fait » dans les banlieues les plus pauvres où les minorités visibles sont fortement concentrées, ce qui traduit l’absence de volonté de la puissance publique d’assurer le « mélange » des populations. Les offices publics de logements sociaux ont longtemps pratiqué et pratiquent encore la ségrégation. Sous prétexte de permettre aux minorités de vivre avec les « leurs », ces instances dépendant de l’État ont organisé de véritables enclaves aboutissant à la création de quartiers dénoncés ensuite comme des « ghettos ethniques».

Aujourd’hui, le phénomène de gentrification modifie le visage des quartiers populaires. Les « bobos » sont de plus en plus nombreux à s’installer dans ces quartiers dont on vante les vertus « métissées ». Pourtant, leur stratégie scolaire montre que la volonté de cohabitation n’est qu’une façade : il suffit de comparer la composition sociale et ethno-raciale des écoles à celle des quartiers pour s’apercevoir que le « communautarisme » tant dénoncé n’est en réalité le fait de ceux que l’on accuse…

Extrait de « Racisme : mode d’emploi »

de Rokhaya Diallo, Paris, Larousse, 2011 extrait pulié avec l’autorisation de l’auteure.

1) Jean-Paul Sartre - Réflexion sur la question juive, Gallimard, 1954.

2) Christelle Hamel, Faire tourner les meufs : Les viols collectifs dans les discours des agresseurs et des médias, Gradhiva, n°33, 2003, pp. 85-92, dossier spécial « Femmes violentées, femmes violentes ».

*Rokhaya Diallo est chroniqueuse à Canal Plus et militante associative

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