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Billet de blog 28 nov. 2014

Ukraine : repositionnement géopolitique et fragmentation nationale, Julien Thorez

Entre contestation sociale, fractures nationales et rivalités internationales la crise questionne tout autant la trajectoire post-soviétique de l'Ukraine que la redéfinition des équilibres géopolitiques en Europe.

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Entre contestation sociale, fractures nationales et rivalités internationales la crise questionne tout autant la trajectoire post-soviétique de l'Ukraine que la redéfinition des équilibres géopolitiques en Europe.

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Le 22 février 2014, malgré les conditions de sortie de crise négociées quelques jours auparavant, le président ukrainien V. Ianoukovitch, qui avait en novembre 2013 refusé de signer un accord d’association avec l’Union européenne, était contraint d’abandonner le pouvoir après plusieurs mois de contestation populaire. En mars 2014, le nouveau gouvernement, rassemblant des anciens ministres, des technocrates pro-occidentaux et des nationalistes, était incapable d’empêcher la Crimée, seule région majoritairement peuplée par des Russes, d’être annexée par la Russie à l’issue d’un référendum non reconnu par les autorités de Kiev ni par la communauté internationale. Un mois plus tard, des combats se déclenchaient dans les régions orientales (Donetsk, Lougansk) entre des forces sécessionnistes soutenues par la Russie et l’armée régulière ukrainienne renforcée par des bataillons de volontaires essentiellement issus de la mouvance nationaliste. Début septembre, un cessez-le-feu fragile est signé, alors que les combats ont fait plusieurs milliers de morts, notamment civils, et conduit, selon le HCR (Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés), plus de 500 000 habitants du Donbass à se réfugier dans d’autres régions d’Ukraine et en Russie. De même que la « révolution orange », qui avait vu l’arrivée au pouvoir des « proeuropéens » V. Iouchtchenko et I. Timochenko contre le « pro-russe » V. Ianoukovitch en 2004, la crise actuelle se déroule à différentes échelles, entre contestation sociale, fractures nationales et rivalités internationales. Elle questionne tout autant la trajectoire post-soviétique de l’Ukraine que la redéfinition des équilibres géopolitiques en Europe.

Mécontentement social, crise politique
Tout au long des manifestations organisées au cœur de Kiev sur la place Maïdan au cours de l’hiver 2013-2014, une profonde aspiration au changement s’est exprimée, alors que le pays, gangrené par une oligarchie corrompue, connaît une situation économique et sociale dégradée depuis plusieurs décennies. Elle a fédéré un spectre politique hétéroclite, allant des anarchistes de gauche à des groupes nationalistes néonazis influents, en passant par des partis libéraux proeuropéens ou des organisations de défense des droits de l’homme. Cette opposition a été particulièrement forte à Kiev, dans les régions centrales et plus encore dans les régions occidentales, tandis que les régions méridionales et orientales, qui avaient porté V. Ianoukovitch au pouvoir, sont plutôt restées en marge de la contestation.
De nombreux motifs de mécontentement ont guidé les Ukrainiens engagés de près ou de loin dans Maïdan : le niveau de vie, la corruption, l’affairisme, le déficit démocratique, le positionnement géopolitique pro-russe de V. Ianoukovitch, etc. Depuis l’accession au pouvoir du nouveau gouvernement, la politique menée sous la houlette du président-homme d’affaires P. Porochenko conserve toutefois une orientation libérale mais elle privilégie une approche euro-atlantiste. Elle fait déjà l’objet de critiques de la part de certains militants « révolutionnaires », alors que les mesures visant à empêcher l’action du Parti communiste ukrainien, qui n’avait pas soutenu la contestation, laissent planer le doute sur les pratiques démocratiques du nouveau régime. Par-delà le renversement d’un clan, la question du changement de système reste entièrement posée.

Un État éclaté ?
Le manque de légitimité du nouveau pouvoir dont l’une des premières mesures annoncées fut de proposer de réviser le statut de la langue russe dans les régions orientales, a été tel dans ces régions russophones qui avaient plaidé pour une fédéralisation de l’État ukrainien, que l’unité nationale a été rapidement remise en cause. Or, comme l’ensemble des pays d’Europe orientale, l’Ukraine est une construction territoriale récente : ses régions occidentales (Galicie, Volhynie, Transcarpathie, Bessarabie), où résident aujourd’hui environ neuf millions d’habitants, essentiellement ukrainophones, ne furent intégrées à la république socialiste soviétique d’Ukraine que pendant la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’à ce moment, la Galicie fit ainsi partie de l’Empire austro-hongrois puis de la Pologne. Et à la veille du conflit, la population de Lviv, quelquefois décrite aujourd’hui comme la « capitale culturelle de l’Ukraine », comprenait une moitié de Polonais et un tiers de Juifs.
Cette population des régions occidentales, où siègent les églises uniates, est donc porteuse d’une histoire très différente de celle des régions méridionales et orientales, plus russifiées, plus soviétiques et orthodoxes. Si le récit de la Seconde Guerre mondiale valorisant les héros soviétiques de la « Grande Guerre patriotique » est dominant dans les régions industrielles de l’Est, les mouvements nationalistes ukrainiens ayant collaboré avec l’occupant nazi jouissent d’une réelle popularité dans l’Ouest où le pouvoir soviétique mena une répression implacable contre leurs militants. Cette ligne de fracture continue en partie de structurer le champ politique, économique et social, opposant des aspirations nationalistes ukrainiennes adossées à une orientation euro-atlantiste à un positionnement privilégiant les relations culturelles, économiques et politiques avec la Russie.

Ces disparités, qui témoignent des difficultés de l’État ukrainien à forger un discours national permettant à l’ensemble du corps social de se construire un avenir commun, sont instrumentalisées par les acteurs politiques et géopolitiques depuis le début de la crise. Les uns accusent les autres d’être des « fascistes » ou des « banderistes », du nom du leader nationaliste ukrainien S. Bandera qui avait collaboré avec l’Allemagne nazie ; les seconds dénoncent les premiers d’être les alliés d’une Russie toujours animée par des ambitions impériales. C’est dans ce contexte de fragilisation de l’unité nationale que la Crimée a fait sécession et a été annexée par la Fédération de Russie. Ce déplacement de la frontière est une modification inédite de la carte politique issue de la dissolution de l’URSS, quoique des régions de Moldavie (Transnistrie) et de Géorgie (Abkhazie, Ossétie) aient déjà déclaré leur indépendance, avec le soutien d’une Russie voyant dans ces États de facto un moyen de pression sur les pays proches.

Expansionnisme euro-atlantiste vs impérialisme russe
Par-delà l’action des différents acteurs ukrainiens, la dimension internationale est une composante essentielle de la crise actuelle. Le terrain ukrainien voit s’opposer la Russie à l’Union européenne et à l’OTAN, lesquels, dans une approche strictement géopolitique, souhaitent étendre leurs aires d’influence respectives. Ces puissances agissent directement ou indirectement, ouvertement ou clandestinement, pour défendre leurs intérêts dits « stratégiques ». L’UE et l’OTAN dénoncent le soutien de la Russie aux sécessionnistes et craignent que l’agressivité de la politique étrangère russe ne menace la sécurité de l’Europe orientale. De son côté, la Russie, qui avait proposé en 2008 de refonder l’architecture géopolitique du continent sur la base d’une coopération approfondie entre les différents États pour réduire les tensions, a mis en avant les menaces pesant sur la pérennité de sa base navale de Sébastopol, située en Crimée, et sur le statut des populations des régions russophones d’Ukraine pour justifier ses prises de position. Plus largement, elle désapprouve l’extension de l’OTAN et de l’UE vers l’Est et la constitution d’un bouclier antimissile en Europe de l’Est par l’organisation transatlantique.
Depuis le début de la crise, l’action des Russes pas plus que celle des Occidentaux n’a concouru à trouver une solution politique permettant de préserver l’unité nationale de l’Ukraine ni à lui garantir la possibilité d’établir des relations apaisées et constructives avec l’ensemble de ses voisins. Au contraire, la Russie, réactivant la notion de « nouvelle Russie », a contribué au démantèlement de l’État ukrainien sur son flanc oriental. Et les puissances occidentales, qui soutiennent activement les nouvelles autorités, signent en hâte des accords de coopération et de défense avec l’Ukraine, qui apparaissent comme des mesures hostiles et provocatrices aux yeux de la Russie. Car ces mécanismes d’intégration régionale proposés par l’Union européenne, de même que ceux constitués par la Russie autour de l’Union économique eurasiatique, exigent de l’Ukraine un positionnement géopolitique univoque, nécessairement générateur de tensions. Aucune des puissances internationales ne semble pouvoir concevoir que l’Ukraine se développe comme un pays de l’entre-deux. Pourtant le pays occupe une situation d’interface dont témoigne la distribution géographique de ses échanges économiques et de ses échanges migratoires.
Cette confrontation entre l’Occident et la Russie rappelle par certains aspects les tensions entre les blocs capitaliste et socialiste dans le système géopolitique bipolaire. Un des arguments avancés par le camp pro-occidental pour dénoncer la politique russe est d’ailleurs de souligner sa filiation directe avec les ambitions de puissance de l’URSS. Mais la crise qui se déroule aujourd’hui en Ukraine ne découle pas d’une opposition idéologique : la Russie de V. Poutine n’est pas porteuse d’un projet politique alternatif à la mondialisation libérale, elle souhaite simplement se voir garantir une place géopolitique majeure dans le monde globalisé, dont la constitution d’un ensemble régional eurasien serait un élément.

Au terme d’un an de crise, l’Ukraine s’arrime au monde euro-atlantiste. Mais le pays, amputé de la Crimée et secoué par la guerre civile, reste particulièrement fragile. Aucun consensus politique ne s’est pour le moment dégagé pour définir un modèle d’organisation territoriale assurant l’intégrité du territoire national ukrainien et le respect des aspirations autonomistes des régions orientales. Et l’économie nationale, déjà précaire, connaît un repli sensible que les conditionnalités imposées par les accords signés avec les puissances occidentales pourraient à court terme accentuer. Dès lors, loin des préoccupations expansionnistes des puissances internationales, la population ukrainienne risque de connaître un nouvel hiver difficile.  

*Julien Thorez est géographe. Il est chargé de recherche au CNRS.
La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

Carte Présidentielle 2014 en Ukraine : score de Petro Porochenko (en % des exprimés)

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