Frêles statues et fortes fresques: la France s’étouffe dans son Histoire

Pour Emmanuel Macron, il faudrait que tous les français se mettent en file indienne derrière l’Histoire officielle, en bons patriotes républicains. Il entend imposer une narration dont il ne faudrait pas se détourner. Après la sociologie ou l’économie, voilà qu’il faut réaffirmer qu’en culture et en Histoire, il n’y a qu’une seule ligne à tenir: celle du pouvoir.

Justice pour Adama et Gilets Jaunes: Sauver les statues, Effacer les fresques

Contrairement à ce qu’il affirme, les statues ne sont pas la mémoire mais bien la célébration d’une certaine mémoire. Tout le monde n’a pas sa statue, tout le monde n’a pas son nom sur une école. Ainsi il s’agit d’une sélection faisant ressortir une certaine Histoire. Lorsque Macron parle de réécriture fausse de l’Histoire et fait l’amalgame entre détruire des œuvres, des statues et prendre du recul sur l’Histoire, ce qu’il fait ce n’est pas défendre l’Histoire dans son entièreté, mais l’Histoire en tant que roman national. D’où l’opposition binaire entre d’un côté ceux qui suivent sans poser de question, les patriotes républicains, les gentils, et de l’autre, les méchants séparatistes. Or ces séparatistes n’en sont pas, tout ce que l’on demande c’est que la mémoire sélective de la France, la mémoire que l’on met en avant et que l’on célèbre ne soit pas celle qui postule la domination des uns sur les autres, le massacre des uns par les autres, et notamment l’esclavage et la colonisation. Mais on peut même élargir aux massacreurs d’ouvriers et criminels de guerre. En démocratie, le peuple a le droit de choisir quelle représentation de l’Histoire il veut, or l’État républicain ne peut pas décemment concéder une si forte pression identitaire. Cela remettrait en cause la structure historique de l’État-nation, la base sur laquelle il s’est construit et au nom de laquelle il a d’ailleurs détruit les cultures régionales de son territoire métropolitain au cours du 19ème siècle.

Il est d’autant plus intéressant de voir que la mémoire doit être officielle. Le projet de destruction puis la défiguration effective de la fresque en hommage à Adama Traoré, à la demande du syndicat de police Alliance, et enfin sa vandalisation par des identitaires, fait écho à la grande fresque "Hiver Jaune" (réalisée par Black Lines) qui rendait hommage au mouvement des gilets jaunes, censurée par la mairie du 13ème fin février: dans l’État-nation il peut subsister qu’une seule Histoire, une seule réalité - manquerait plus que le peuple décide de ce en quoi il doit croire. Nos morts ne sont jamais commémorés que par les fresques, les chansons et les peintures, de manière informelle, car l’histoire que nous défendons n’est pas l’Histoire de la nation. Face à l’Histoire que l’on nous impose, le roman fleuve d’un fantasme national qui n’a jamais défendu autre chose que l’illusion nationale de l’État capitaliste, nous devons opposer la tradition des peuples, la tradition révolutionnaire.

Nos adversaires ne sont pas dupes, ils voient que le collectif Justice pour Adama touche la société plus profondément qu’ils ne veulent l’admettre en public. Ils font en sorte de faire taire les manifestations, en se focalisant par exemple sur une banderole faisant écho aux slogans des suprémacistes blancs américains au cours du rassemblement Place de la République. Cette banderole était portée par dix gus de Génération Identitaire, un groupe qui rassemble anciens du GUD, néo-nazis, membres de l’Action Française et identitaires de tout bord défendant, n’en déplaise à Monsieur Zemmour, la supériorité et l’intégrité ce qu’ils définissent comme la « race blanche ». Ne soyons pas dupes non plus, assumons directement que dire « Black Lives Matter » ou « Justice pour Adama » est en effet plus profond qu’un simple slogan, que par là nous entendons déconstruire une structure sociale raciste. Or, faire cela implique non pas seulement le passage de quelques lois qui viendraient restreindre le pouvoir de la police ou la possibilité de tenir des propos racistes en public, mais de questionner, critiquer et déconstruire tout ce qui maintiendrait l’état existant des choses. Cela commence par l’Histoire, toujours; mais cela va aussi plus loin.

 

Identité et Fantasmes: Tradition contre Histoire

Les statues de l’histoire coloniale sont le silence de la possibilité de critique et d’inventaire. Une société qui ne peut faire l’inventaire de son histoire est une société de l’enfouissement, de la silenciation et du déni. Ce que défendent naturellement et inconsciemment celles et ceux qui sont outrés à l’idée de voir leurs statues tomber, c’est la marche de l’Histoire. Celle qui a vu l’Occident triompher en imposant une certaine idée de la vie, où toute culture se doit de s’uniformiser en suivant la voie du vainqueur, et où la vie n’est plus que son abstraction, sa représentation.

Nos vies ne sont en effet que les projections que l’on en a, nous sommes poussés à nous percevoir comme des individus dans l’Histoire, avec un passé, un présent et un futur, cherchant à faire honneur, à avoir une carrière… bref, à tout sauf à vivre. Il n’est donc pas étonnant qu’une société qui construit son existence et son ordre sur ce principe ontologique soit terrifiée à l’idée de voir ses statues tomber, elle-même n’étant pas l’Histoire mais sa représentation choisie. Les bourgeois d’abord, celles et ceux qui profitent de l’exploitation des classes populaires, mais également les personnes blanches subissant l’exploitation capitaliste. En bref, tous ceux qui se sont construis sur la certitude d’être des points dans une époque, dans la continuité d’une Histoire dont on est certain qu’elle est vraie et qu’elle nous définie. L’identité nationale en lieu et place de la vie humaine, car représentation abstraite de soi et du collectif.

Revenir sur l’Histoire c’est admettre que celle-ci n’a rien d’absolue, rien de certain, et que donc nos existences et identités sont incertaines et plastiques. Déboulonner les statues rendant hommages aux colonisateurs, esclavagistes et massacreurs des/du peuple, ce n’est pas simplement faire justice, ce n’est pas simplement faire un inventaire de l’Histoire; c’est peut-être aussi échapper individuellement à l’Histoire, en se positionnant hors de son découpage du temps, de son progrès, de sa marche impériale, et donc, la possibilité de collectivement redéfinir nos relations aux autres. Faire advenir en somme une communauté qui vit plus qu’elle ne se conçoit vivre, qui est plus qu’elle ne se conçoit être. Cela représente paradoxalement, de part l’immédiateté des relations qu’elle implique, la possibilité d’échapper à l’aveuglement de la positivité historique, de la charge vers un futur fantasmé car en réalité déjà présent, et donc de faire cet inventaire nécessaire de nos relations, de mettre fin à l’exploitation et au racisme.

 

Les blancs ne veulent pas de l’Histoire blanche

Il est aisé dans cette analyse, je pense, de comprendre que l’attachement au roman national colonial de notre pays, et plus largement à tout roman national, enferme même les blancs qui pourraient se penser non concernés par la question, voire attaqués dans leur identité, notamment les blancs des classes populaires. Dans la structure de l’État-nation capitaliste, tout roman national créant un attachement émotionnel à la société, et permettant de cacher l’exploitation d’une part de la population par une autre, enferme le peuple. Les prolétaires blancs sont inconsciemment poussés à s’attacher à cette Histoire qui postule leur supériorité: nous sommes fiers de nos victoires, de nos conquêtes, on défend l’esclavage, on défend la colonisation car on défend notre Histoire; on défend notre Histoire car on défend notre fierté nationale; on défend notre fierté nationale car c’est tout ce qu’il nous reste lorsque l’on travaille 40h par semaine pour un 1500 euros par mois, ou qu’on est au chômage depuis trois ans et qu’on nous répète que c’est notre faute ou que des étrangers volent notre travail (souvent les deux), et que dans cette période d’austérité permanente les riches s’enrichissent plus rapidement qu’à tout autre époque de l’Histoire - justement. Notre fierté nationale n’est qu’une illusion émotionnelle, construite par une représentation artificielle de l’Histoire. Déboulonner les statues des colons, c’est se libérer d’une Histoire qui nous enferme en nous répétant qu’on fait partie d’une nation formidable et de la race supérieure, alors même que le bout de cette Histoire est précisément notre exploitation et notre aliénation toujours plus technique et efficace; un statut de privilégié exploité en somme. D’ailleurs cette idéologie nous amène à chercher toujours la pureté de l’identité, inexistante donc inaccessible, ce sur quoi se sont justement construits les régimes fascistes et les systèmes génocidaires.

La métropole globale intégrée qui est la forme du capitalisme moderne est une conséquence du colonialisme Occidentale, avec sa volonté d’ordonnancement des territoires et du temps de vie. Cette colonisation de l’étranger s’est accompagnée d’une colonisation intérieure de la métropole, par la transformation de la masse diverse des peuples en une population nationale française unique et indivisible, travailleuse et patriote. Croire que nous, les blancs qui ne sommes pas maîtres des moyens de production, bien que privilégiés par rapport aux peuples colonisés, avons échapper aux conséquences de l’exploitation qu’a amené la colonisation est aussi stupide qu’un gilet jaune qui, éborgné par un LBD, défendrait bec et ongle l’action de la police dans les quartiers par exemple. Les quartiers ont été, et sont encore, le laboratoire des tactiques de répressions policières; mais ce qu’il faut savoir, c’est que les colonies ont été utilisé de la même manière. Tout blanc qui pense que la police est violente doit comprendre que cette violence a d’abord été expérimentée dans les colonies et dans les quartiers. La BAC, que les Gilets Jaunes ne manquent jamais de critiquer, trouve ses origines dans l’Algérie coloniale, comme le démontre Mathieu Rigouste dans le chapitre 4 de son livre La Domination Policière. Il n’y a pas un amalgame entre police, violence et racisme, mais bien une culture; dans notre société l’exception est la règle, nous somme dans l’état d’exception, de crise, d’austérité, de bavure, d’urgence permanent. Analyser la colonisation comme laboratoire de la violence politique et répressive va même bien plus loin: la forme des camps de concentration nazis découle de celle utilisée par la couronne britannique en Inde au 19ème, et par les Allemands ensuite en Namibie, au cours du génocide des Héréros et des Namas au début du 20ème siècle. Enfin, il ne faut pas oublier que ceux qui ont massacré les peuples colonisés massacraient dans le même temps les ouvriers blancs en métropole.

Lorsque tu défends l’histoire nationale, d’autant plus l’histoire coloniale qui est également celle de la colonisation de la métropole par les forces historiques du progrès, tu ne défends pas l’amélioration de ta condition sociale. Tu défends une représentation de ton identité, qui elle-même défend le statu quo de l’État, de la nation et de la lutte des classes; une lutte des classes que tu es entrain de perdre. Cette Histoire t’enferme plus qu’autre chose, et t’y attacher de toutes tes forces sous prétexte qu’elle te défini ne sert en réalité qu’à t’empêcher de prendre un recul critique sur les évènements, ainsi que sur tes conditions de vie.

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