Le jusqu'au boutisme de Macron: les Gilets Jaunes, l'état d'urgence et le terrorisme

Nous y sommes. La République en appelle à l'armée. S'agit-il d'un écart ? D'une dystopie ? Non, il s'agit de la République et de sa manière de fonctionner. La criminalisation des luttes sociales, sous couvert de lutte contre le terrorisme, va amener la République à tuer le peuple de nouveau. C'est inéluctable.

Nous ne sommes pas prêts à mourir, mais c’est inéluctable.

Ceux qui s’obstinent à voir dans la « crise » des Gilets Jaunes une révolte ponctuelle qui pourrait être effacée par quelques cadeaux empoisonnés - comme c’est de coutume dans ce genre de mouvement social, ou bien un rendez-vous de « factieux » organisés, fomentant un coup d’État comme le ferait des généraux ou une alliance bourgeoise, ceux-là n’ont définitivement rien compris. Il y en a au moins un qui l’a compris, c’est Emmanuel Macron. Envoyer l’armée contre le peuple est un signe de panique ; le gouvernement, le pouvoir, panique. Cependant, nous serions bien sots de penser que l’utilisation d’une répression armée contre la colère du peuple - ou sa misère ce qui est bien souvent la même chose - soit une antithèse de l’ordre républicain, prétendument démocratique, que cette répression passe par la militarisation de la police ou bien la « policisation » de l’armée. Car s’il est une chose que l’histoire des Républiques successives nous apprend, c’est que rien ne fut jamais donné au peuple. Tout fut gagné, tout fut gagné sous les coups des fusils des gens d’armes et de la maréchaussée de la IIIème République, sous les coups de matraques des voltigeurs de Papon, et maintenant sous les tirs de LBD40 de la BAC ou dans les gazes lacrymogènes tirés par les CRS. Bientôt ce sera le Famas du militaire qui s’activera pour mater l’irrationnelle colère d’un peuple qui comprend enfin sa puissance ; un peuple qui comprend enfin qu’il lui suffit de se placer sur un rond point ou dans la plus belle avenue du monde pour faire trembler les murs du pouvoir. Ne nous étonnons pas d'entendre monsieur Lallement, nouveau préfet de police de Paris, dire que la "main de Clemenceau n'a jamais tremblée quand il s'agissait de défendre la France". Clemenceau massacrait les grévistes, Lallement s'apprête à faire de même avec nous.

 

"Bientôt ce sera le Famas du militaire qui s’activera pour mater l’irrationnelle colère d’un peuple qui comprend enfin sa puissance"

 

L’état d’urgence, après tout, raison suprême de la situation actuelle, que ce soit au moment de sa mise en place par Hollande ou de sa constitutionnalisation par Macron, cet état d’urgence n’a-t-il pas en priorité été utilisé pour viser des militants politiques, que ce soit pour des revendications sociales ou environnementale ? Les éditorialistes, journalistes et intellectuelles de tout bord ont pour habitude, à un temps donné, de perdre tout recul sur leur environnement direct. Bien souvent, ce temps est celui durant lequel le peuple se met en branle, comme seul le peuple sait le faire, c’est-à-dire sans le savoir. Voici revenu le temps de la peur de l’intellectuel de salon, du journaliste conférencier et de l’éditorialiste chèvre. Si au temps de la Commune, dont nous fêtons cette semaine l’anniversaire glorieux - et dont nous fêterons dans deux mois l’anniversaire macabre, le peuple c’est soulevé de la plus noble des manières ; n’oublions pas comment les intellectuels, ceux-là mêmes que nous lisons dès le plus jeune âge sur les bancs de l’école - républicaine s’il fallait le rappeler, ces intellectuels ont applaudis le massacre de 30 000 Communards qui s’étaient d’abord soulevés pour sauver la République, ainsi que le massacre de leurs compagnes et compagnons, et de leurs enfants. Souvenons-nous que c’est la République, aidée par la Prusse à qui elle avait déclaré la guerre, qui massacra les sauveurs de la République, qui entassa leurs cadavres et les mis dans des cercueils, à la vue de tous les bourgeois, pourtant si républicains.

Nous, gilets jaunes, ne sommes pas des communards, bien que certaines choses nous lient. Mais nous pouvons voir clairement, en prenant un peu de recul sur l’Histoire, comment la République a de tout temps massacré les élans populaires pour faire survivre l’ordre bourgeois. Comment toutes les Républiques ont de tout temps massacrés ces élans. Croire que cette époque est révolue parce que nous avons des smartphones, des lives en continus et des voitures électriques est stupide, purement et simplement, n’en déplaise aux éditorialistes de bas étage tel que ce Pascal Riché qui ne comprend définitivement rien à ce qui se passe [1]. Pour ceux qui ne sont pas encore convaincus, il suffit de jeter un œil à l’évolution de la narration gouvernementale et journalistique autour du mouvement pour l’entrevoir. D’abord bien sympathiques car ne demandant pas grand chose qui pourrait mettre à mal l’ordre actuel, les gilets jaunes sont peu à peu devenus des nuisances, comme sont souvent présentés les grévistes sur lesquels on fait injustement peser les dysfonctionnements et les retards de train par exemple. Jusque là rien de nouveau, on est rodé. Puis, les gilets jaunes ont été infiltrés par des casseurs, puis non en fait ce sont eux-mêmes des casseurs, ici tout devient plus flous. C’est normal, le mot-même de « casseur » étant une invention politico-médiatique dénuée de sens, apparue dans les années 1970 pour remplir les mêmes fonctions qu’il remplit aujourd’hui : diviser le peuple et justifier la répression globalisée de la contestation. Enfin, cette semaine c’est une autre étape qui fut franchie par le pouvoir. Les gilets jaunes sont devenus des assassins. Ce changement de narration est capital, car envoyer l’armée contre des gens que l’on présente par avance comme des assassins, même s’ils n’ont jamais tué ou tenté de tuer personne, contrairement aux CRS qui tuèrent madame Zineb Redouane, c’est protéger de possibles futures victimes. Des victimes imaginaires bien sûr, mais dans un régime politique construit sur une multitude de mystification, il n’y a que par la mystification que ce régime peut se défendre. On annonce donc que « si leur vie ou celle des personnes qu’ils défendent est menacée », les militaires pourront « aller jusqu’à ouvrir le feu ». Logique me direz-vous, quoi de plus normal ? Mais lorsque l’on présente déjà les gilets jaunes comme des assassins, qu’on les condamne par avance, et bien il faut s’attendre à ce que tout comportement puisse devenir une tentative de meurtre. Un cri, une insulte, une vitrine brisée, etc. La révolte équivaut désormais à une tentative de meurtre, et la sentence est la mort.

 

"Les terroristes sont violents, les gilets jaunes ou autres activistes sont violents, donc les gilets jaunes sont des terroristes. La République se défend contre le terrorisme, il est normal de tuer, c’est la Guerre"

 

Mais comment a-t-on pu en arriver là ? C’est simple, il ne faut pas y voir une quelconque dystopie monsieur Riché et vous autres qui vous crevez les yeux à coup de mythologie républicaine. Il suffit de prononcer le mot du moment pour comprendre, ce même mot que vous reprenez en boucle et souvent de la plus folle des manières : terrorisme. Depuis le début des années 2000, le monde se construit autour de ce mot. Toute la politique internationale et toutes les politiques nationales sont rythmées par ce mot. En Russie, le massacre des Tchétchènes est justifié par ce mot, aux Etats-Unis les pires traitements sont justifiés par ce mot, comme le fut la Guerre en Irak, l’islamophobie, l’apartheid migratoire, etc.. Tout est justifié par ce mot, simple en apparence : terrorisme. En France, l’état d’urgence fut mis en place grâce à ce mot. Or, ce qui est bien avec le terrorisme, c’est qu’on peut en faire tout et surtout n’importe quoi. Par exemple un attentat mené par l’extrême droite organisée deviendra un acte désespéré d’un dégénéré, aussi islamophobe ou antisémite soit-il. Inversement, n’importe quel activiste en désaccord avec le pouvoir en place qui mène des actions d’occupation plus ou moins violente peut très facilement être qualifié de terroriste. On fiche S les élèves du lycée Arago qui ont refusé de mettre fin à l’occupation de leur lycée, on fiche S des activistes environnementaux, on fantasme sur la présence d’armes à pics ou de défenses meurtrières chez les zadistes ; enfin, puisque c’est le sujet qui nous intéresse, on prétend que les gilets jaunes ont des armes, qu’ils sont là pour tuer, et que ce sont donc des terroristes. Or le traumatisme du terrorisme en France, la peur que le pouvoir et ses journalistes et intellectuels militants ont distillé petit à petit dans nos cerveaux de citoyens choqués, tout cela finit par justifier le droit de donner la mort. Nous sommes en Guerre, l’ennemi est le terrorisme, il faut tuer les terroristes ; c’est ça la Guerre. Le corolaire de cette affirmation ? Les terroristes sont violents, les gilets jaunes ou autres activistes sont violents, donc les gilets jaunes sont des terroristes. La République se défend contre le terrorisme, il est normal de tuer, c’est la Guerre. Une Guerre interminable, car on affronte un ennemi qui n’existe pas, et qui n’a d’ailleurs jamais existé autre par que dans un cadre flou, mal défini et fantasque, permettant l’amalgame permanent, et donc la légitimité permanente.

Viendra donc un moment où les forces républicaines tireront de nouveau sur le peuple, et où des citoyens, terroristes et terrorisés, mourront. C’est inéluctable. La seule question qui nous préoccupe dans l’instant : ce moment est-il arrivé ? Nous dans les semaines qui suivent, dans un mois, dans un an. De toutes façons, comme dans tout régime inique, c’est inéluctable. Il faut s’y faire, nous sommes devenus des terroristes.

 

 

[1] Vous pouvez retrouver la tribune mal informée de Pascal Riché sur le site du nouvel obs.

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