Charles Conte
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Laïcité

Suivi par 262 abonnés

Billet de blog 10 mai 2022

L’universalisme en procès, de Alain Policar

Le dernier ouvrage d’Alain Policar est une nouvelle étape dans son travail de longue haleine sur les identités. Chercheur associé au Cevipof, c’est en politologue qu’il analyse de près, depuis plusieurs années, les débats (ou parfois leur absence) sur le décolonialisme, l’intersectionnalité…

Charles Conte
Chargé de mission à la Ligue de l'enseignement
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans un domaine devenu crucial pour notre avenir collectif, où se côtoient l’engagement aux côtés des plus faibles et les risques d’instrumentalisation politique, la sincérité et les affirmations péremptoires, les nouveaux regards et les tentatives de culpabilisation, un décryptage rationaliste est plus que jamais nécessaire. Tel est l'objectif  de Alain Policar dans son dernier livre "L’universalisme en procès". 

Le premier des trois chapitres de ce nouveau livre s’intitule « L’universalisme dévoyé ». Le même titre qu’un article marquant publié par Alain Policar dans un numéro de « Raison présente » consacré aux « Questions de société en débat » (N° 211, septembre 2019). Le contenu est différent, mais le thème est le même : la confrontation entre les thèses décolonialistes et les thèses nationales-républicaines. Comment refuser de se retrouver piégé dans cette confrontation ? La notion d’intégration est particulièrement scrutée. S’agit-il d’une injonction oblique à une assimilation peu soucieuse de la richesse culturelle présente dans notre pays ?

Le deuxième chapitre, « L’universalisme contesté », approfondit la notion de « Race ». Celle-ci a resurgi dans la confrontation évoquée ci-dessus.  Elle est certes reprise des travaux de Colette Guillaumin, « L’idéologie raciste », qui y voyait une perception sociale et non une réalité biologique. Mais son usage incontrôlable s’avère dangereux. Alain Policar pose clairement le problème. Evoquant le célèbre article écrit en 1998 par Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant « Sur les ruses de la raison impérialiste », il écrit : « La crainte alors exprimée reste présente ; ne risque-t-on pas de biologiser le social en introduisant une catégorie aux contours fortement incertains ? Mais, à l’opposé, faut-il être aveugle à la dimension racialisée des inégalités sociales ? ».

Alain Policar commente longuement les thèses décoloniales. Avec son honnêteté intellectuelle de chercheur, bien sûr, mais peut-être aussi avec une plus grande empathie que dans ses ouvrages antérieurs. Un aspect de ces thèses est diffusé assez largement. Constatant les discriminations ethno-raciales persistant aux USA, l’universitaire Peggy MacIntosh crée en 1988 la notion de « privilège blanc ».  Elle est présentée comme une vérité première, notamment sur Wikipedia. Mais peut-on qualifier de « privilège » le fait que les droits des personnes cataloguées comme blanches soient respectés ? N’y a-t-il pas là, en filigrane, l’idée d’une culpabilité collective et héréditaire des « Blancs », source de ce « privilège » ? Cette pseudo culpabilité étant largement affirmée sur les réseaux sociaux.  Alain Policar est catégorique : « La culpabilité collective des Blancs n’est pas une thèse acceptable ». Mais il tolère la notion de « responsabilité » qui peut pourtant être interprétée comme un simple euphémisme. Un point de discussion intéressant.

Le troisième chapitre est intitulé « L’universalisme reconsidéré ». Et il porte bien son titre. C’est en effet à un examen de fond de cette notion qu’Alain Policar nous invite et nous accompagne. Pour penser un monde commun, il nous propose de réhabiliter la notion de cosmopolitisme. Souvent considéré comme daté, voire affligé d’une connotation péjorative, le cosmopolitisme est rarement convoqué aujourd’hui pour construire un destin commun. Alain Policar se réfère pour sa part à une acception renouvelée par des essayistes aussi différents que l’allemand Ulrich Beck et le ghanéen Kwame Anthony Appiah. Il s’agit du « cosmopolitisme enraciné ». Autrement dit, précise Alain Policar « une identité cosmopolite consciente de ses préférences locales ». Mariant ainsi ouverture au monde et affirmation de soi, cette expression semble convaincante.

Cet ouvrage prend sa place dans une réflexion inscrite dans la durée. Il faut au moins mentionner deux ouvrages antérieurs de l’auteur « Comment peut-on être cosmopolite ? » et « L’inquiétante familiarité de la race », tous deux également publiés aux Editions Le Bord de l’eau en 2018 et en 2020. Ces trois ouvrages constituent une indispensable ressource intellectuelle, riche en auteurs mentionnés, rigoureuse dans ses analyses, pour quiconque souhaite réfléchir à ces questions. Alain Policar a notamment  consacré une tribune sur l’instrumentalisation, par le pouvoir politique et le ministre de l’ éducation nationale en particulier, des débats universitaires. Et deux textes sur AOC, sur la laïcité « travestie »  et sur l’islamo-gauchisme Il faut enfin rappeler les contributions nombreuses et étoffées d’Alain Policar au « Dictionnaire historique et critique du racisme » (PUF ? 2013). Du grain à moudre…

L’universalisme en procès, de Alain Policar Editions Le Bord de l’eau 2022 168 pages 16 €

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Fausse rétractation de Takieddine : sur la piste d’un « cabinet noir » au service de Sarkozy
L’enquête sur l’interview arrangée de Ziad Takieddine révèle les liens de plusieurs mis en cause avec le clan Sarkozy et leur volonté de « sauver » l’ancien président, mais aussi ses anciens collaborateurs, Brice Hortefeux et Thierry Gaubert, également mis en examen dans l’affaire libyenne.
par Karl Laske et Fabrice Arfi
Journal — Terrorisme
Les confidences du commissaire des services secrets en charge des attentats du 13-Novembre
Le commissaire divisionnaire SI 562 – le nom de code le désignant – a dirigé la section chargée des enquêtes judiciaires liées au terrorisme islamique à la DGSI, entre 2013 et 2020. Il offre à Mediapart une plongée inédite dans les arcanes du service de renseignement.
par Matthieu Suc
Journal — Justice
À Marseille, des juges font reculer l’incarcération à la barre
L’aménagement de peine, par exemple le bracelet électronique, prononcé dès le jugement, est une possibilité qui n’avait jamais décollé avant 2020. Mais à Marseille, la nouvelle réforme de la justice et la volonté d’une poignée de magistrats ont inversé la tendance. Reportage en comparution immédiate.
par Feriel Alouti
Journal — France
Violences conjugales : le jugement qui condamne le candidat LREM Jérôme Peyrat
Investi par la majorité présidentielle malgré sa condamnation pour violences conjugales, l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron continue de minimiser les faits. Mais le jugement rendu en septembre 2020 par le tribunal correctionnel d’Angoulême note que Jérôme Peyrat a « adapté sa version » aux stigmates, physiques et psychologiques, constatés sur son ex-compagne, ayant occasionné 14 jours d’ITT.
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
La comédie des catastrophes
Au Théâtre de la Bastille, le collectif l'Avantage du doute dresse un hilarant portrait de la société contemporaine pour mieux en révéler ses maux. De l’anthropocène au patriarcat, de la collapsologie aux comédiennes mères ou non, du besoin de tendresse des hommes, « Encore plus, partout, tout le temps » interroge les logiques de puissance et de rentabilité par le biais de l’intime.
par guillaume lasserre
Billet de blog
La clique de « Kliniken » vue par Julie Duclos
Quinze ans après Jean-Louis Martinelli, Julie Duclos met en scène « Kliniken » du dramaturge suédois Lars Noren. Entre temps l’auteur est décédé (en 2021), entre temps les guerres en Europe ont continué en changeant de pays. Immuable, la salle commune de l’hôpital psychiatrique où se déroule la pièce semble jouer avec le temps. Troublant.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
La chanson sociale, comme levier d’empowerment Bernard Lavilliers en concert
Dans la veine de la chanson sociale française, l’artiste Bernard Lavilliers transmet depuis plusieurs décennies la mémoire longue des dominés, leurs souffrances, leurs richesses, la diversité des appartenances et propose dans ses narrations festives et musicales. Balzac disait que «Le cabaret est le Parlement du peuple ». En quoi la chanson sociale est-elle un levier de conscience politique ?
par Béatrice Mabilon-Bonfils
Billet de blog
Un poète palestinien : Tawfik Zayyad
Cette poésie simple, émouvante, populaire et tragique a circulé d'abord sous les tentes des camps de réfugiés, dans les prisons avant d'être lue, apprise et chantée dans toute la Palestine et dans tout le monde arabe.
par mohamed belaali