"Neuropédagogie Le cerveau au centre de l’école" Un livre de M Blay et C Laval

Cet ouvrage entend démystifier et dénoncer une campagne idéologique qui nous ramène des dizaines d’années en arrière, à l’époque où l’on prétendait que les enfants sont doués ou non doués de naissance.

"Neuropédagogie. Le cerveau au centre de l’école" de Michel Blay et Christian Laval est publié par les Éditions Tschann & Cie.  Michel Henry, administrateur de l'Union Rationaliste, auteur de nombreux ouvrages scientifiques dont "Rationalité en philosophie des sciences", est l'auteur de la recension suivante:

Cet ouvrage petit par sa dimension, mais grand par son projet, est écrit par Christian Laval, professeur de sociologie à Paris-Ouest, et Michel Blay, directeur de recherches au CNRS en philosophie et histoire des sciences. Il entend démystifier et dénoncer une campagne idéologique qui nous ramène des dizaines d’années en arrière, à l’époque où l’on prétendait que les enfants sont doués ou non doués de naissance.

Depuis janvier 2018, autour du Ministre Jean-Michel Blanquer, s’est constitué un groupe de scientifiques orientés vers les neurosciences et dirigé par Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France. Se réclamant des recherches de Jean-Pierre Changeux, Stanislas Dehaene, à la suite de travaux américains initiés dans les années 1990 et relayés par l’OCDE, développe une théorie scandaleuse dont Michel Blay montre l’illogisme interne. Stanislas Dehaene prétend en effet que les imageries cérébrales que produisent les scanners et les enregistrements d’électroencéphalogrammes les plus modernes, s’appuyant sur les immenses possibilités numériques de l’intelligence artificielle, permettent de conclure quant à l’organisation d’algorithmes d’apprentissage inclus dès l’origine dans le cerveau de l’enfant et d’en déduire des prescriptions pédagogiques.

On a peine à y croire et Christian Laval, dans une première partie, Le virage neuronal  de l’éducation, donne de multiples citations bien référencées qui éclairent les prétentions de ce nouvel obscurantisme. Qu’on en juge.

Jean-Michel Blanquer, dès sa nomination comme Ministre, a annoncé l’existence d’une branche des neurosciences dédiée à l’éducation. Il installe le 10 janvier 2018 un « Conseil scientifique » dirigé par Stanislas Dehaene et précise dans sa lettre de mission qu’à ses yeux, « le meilleur du savoir théorique [en neurosciences] établi par la communauté scientifique » peut fournir des « outils pédagogiques plus adaptés à notre temps ». Sans tarder, il publie le 26 avril 2018 au Bulletin officiel quatre circulaires et un livret de synthèse, pour enseigner la lecture et l’écriture au CP, se voulant une application des neurosciences. Christian Laval écrit dans son introduction : « cette application n’est pas séparable d’un mouvement d’ensemble tout à la fois académique, politique et médiatique, … [c’est] l’un de ces grands surgissements épistémiques, une de ces ruptures paradigmatiques qui conduit à un changement du visage de l’homme ou de la nature ».

Une telle accusation mérite d’être étayée par une lecture critique des travaux en neuropédagogie dont Christian Laval résume ainsi les affirmations dogmatiques : « C’est dès l’enfance que les individus doivent s’identifier à leur cerveau, … les jeunes passés par la nouvelle éducation, doivent se rapporter à eux-mêmes avant tout comme des cerveaux qui obéissent à des lois ‘naturelles’ de fonctionnement… et apprendre à se conduire en fonction des circuits neuronaux dont ils sont les ‘contenants’ corporels ».

Les images de l’activité cérébrale sont ainsi supposées donner des preuves mettant en accusation les méthodes pédagogiques centrées sur les apprentissages de savoirs organisés, elles justifieraient les présupposés des politiques néolibérales donnant la priorité aux « compétences ». Ces hypothèses sur les implications pédagogiques des analyses des imageries cérébrales sont considérées comme des conclusions issues de travaux scientifiques, sans qu’aucune justification ne soit avancée.

Christian Laval montre le rôle catalyseur de l’OCDE dans le soutien et la diffusion de cette idéologie notamment en Europe dans les années 2000. Il cite la publication en 2007 éditée par le département de l’OCDE spécialisé dans le domaine éducatif, le CERI, du rapport intitulé Comprendre le cerveau : naissance d’une science de l’apprentissage. Par exemple ce rapport traite des caractéristiques biologiques associées à des troubles mathématiques « qui sont régis par des structures cérébrales spécifiques qui doivent fonctionner correctement ». De ce point de vue, l’individu n’est pas responsable de son échec en mathématiques, ni son histoire, ni son environnement, c’est son cerveau qui dysfonctionne. Cette interprétation des images obtenues par résonance magnétique fonctionnelle désocialise le rapport au savoir pour proposer une médicalisation des apprentissages. La Bosse des maths n’est pas loin, c’est même le titre d’un livre de 2010 de Stanislas Dehaene.

Dès avant sa nomination comme Ministre, Jean-Michel Blanquer entendait ouvrir une nouvelle époque fondée sur le mariage entre sciences neuronales et politiques éducatives. Dans son petit livre de 2016, L’école de demain, propositions pour une Éducation nationale rénovée, il écrit : « On sait aujourd’hui des choses sur le cerveau humain que l’on ne savait pas il y a seulement vingt ou trente ans, et qui doivent influencer notre manière d’enseigner et donc de former les professeurs… ». Christian Laval nous livre ainsi son interprétation : « la neuropédagogie se donne pour la science unique du fondement de l’éducation, parce qu’elle est la science du cerveau, et que le cerveau est le lieu anatomique de l’apprentissage et de la connaissance ». C’est donc une vraie révolution qui nous est promise en pédagogie qui, selon Christian Laval, prétend énoncer sur la base d’une « preuve scientifique » réduite à l’imagerie fonctionnelle, la réponse à la question : « comment apprenons-nous ? ».

 La clarté sur les ambitions de la neuropédagogie étant faite, Michel Blay, dans une seconde partie intitulée L’invention du cerveau computationnel, trace l’évolution des travaux qui conduisent à considérer le cerveau comme un ordinateur muni d’algorithmes. Citant Pierre-Marie Lledo et Jean-Didier Vincent : « L’avènement des cerveaux-machines pourrait modifier de façon radicale la manière dont nous pourrons interagir avec notre entourage », Michel Blay rapporte un article de 2013 dans lequel Stanislas Dehaene écrit : « S’il fallait ne retenir qu’une seule découverte majeure pour ces dix dernières années, c’est que le cerveau, dès l’enfance, est intrinsèquement très organisé. Il contient d’emblée ce qu’on pourrait nommer des algorithmes, et l’apprentissage proprement dit ne fera que les activer et les recycler pour des usages culturels et scolaires ».

Dans un entretien récent (10 janvier 2018) donné avec Jean-Michel Blanquer au Figaro Premium, Stanislas Dehaene précise que : « les forces [des sciences cognitives] c’est d’être capable de déterminer l’organisation des algorithmes du cerveau ». Selon Ghislaine Dehaene : « Le bébé n’a pas un gros cerveau et pourtant il est performant. On pense que c’est parce qu’il y a une organisation cérébrale spécifique dès le départ… ». D’après Stanislas Dehaene, qui parle de « cerveau bayésien qui internalise organiquement des statistiques » (pauvre Thomas Bayes ainsi instrumentalisé !), « la zone [cérébrale] de la lecture recycle un ‘algorithme’ préexistant, celui de la reconnaissance des visages ».

Alors, Michel Blay s’interroge : « Comment Stanislas Dehaene peut-il conclure de la simple observation de zones apparaissant en activité (avec ou sans scanner) à la présence sous-jacente de structures de type algorithmique pouvant se réorganiser ou se reprogrammer, c’est-à-dire à statut explicatif ? Si l’on élimine le côté boule de cristal de l’affaire, la réponse est simple : le cerveau est conçu a priori comme un ordinateur à structure algorithmique. Il est alors aisé de conclure de ce qu’on observe qu’il y a évidemment des algorithmes sous-jacents puisqu’on présuppose qu’il y en a. La boucle est bouclée. On trouve ou du moins on fait croire que l’on trouve, ce que l’on s’était déjà donné a priori. L’hypothétique est confondu avec le réel ». Ainsi, les fondements de la neuropédagogie font penser au serpent qui se mord la queue. La faute logique est patente.

Puis Michel Blay interroge l’histoire de l’idée de nature, depuis Aristote jusqu’à nous, en passant par les XVIe et XVIIe siècles où se constitue l’idée de nature-machine et d’Homme-machine, résultat au XVIIIe siècle d’une combinaison de pièces d’engrenages, puis aux XIXe et XXe siècles, une combinaison de circuits électriques et de réactions chimiques, et au XXIe, une machine électronique, computationnelle. Et Michel Blay nous rappelle que « L’effacement de l’histoire a toujours été le fait de sociétés autoritaires et totalitaires, des sociétés qui souhaitent faire croire à l’innocence du présent, à l’innocence des choix, à l’innocence des techniques ». La neuropédagogie n’est donc pas nouvelle dans sa démarche de pensée, elle s’enracine dans ces évolutions passées de l’adaptation de la société à un mode de production. L’auteur cite Amédée Ozenfant et Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier : « l’ordre règne parce que rien n’est laissé à la fantaisie » et « la nécessité de l’ordre qui seul est efficient, a amené un commencement de géométrisation des esprits qui se traduit de plus en plus en tout ».

Michel Blay souligne le besoin insatiable de statistiques engendré par l’organisation ordonnée de la société marchande qui « conduit depuis deux siècles environ les choses comme les êtres à n’être plus ce qu’ils sont, mais déjà mécanisés, transformés en réserve d’énergie et nombrés, un peu désincarnés, dépourvus de leur existence réelle »… « Si la solution politique et sociale ne peut pas être envisagée, que reste-t-il donc à faire ? Développer une nouvelle technique de calcul, innover pour résoudre la difficulté sans changer le problème ». Tout changer pour que rien ne change ? L’évolution au XXe siècle des machines à produire des statistiques, mécanographiques puis électroniques, va donner les moyens de cette fuite en avant. Selon Michel Blay, le cerveau normé-éduqué ne serait plus qu’un ensemble de micro processeurs associés à des logiciels et à des algorithmes : « l’homme-machine des siècles précédents est devenu l’homme-ordinateur de la neuroscience computationnelle et Stanislas Dehaene en est l’un des hérauts ».

En rationaliste qu’il est, Michel Blay conclut : « Il serait temps de se rappeler qu’un homme vivant, vous et nous, n’est jamais réductible à un nombre, à une fiche, à un code ou à un algorithme… Nous avons aussi notre code-barres : l’ADN, chacun peut être reconnu, mort ou vivant, peu importe. Comment échapper à ce monde totalitaire du nombre et de ses succédanés où la mort remplace la vie ? Ces errements des neurosciences computationnelles résultent donc d’une grave faute de raisonnement, nourrie par l’orgueil et la suffisance scientiste, si ce n’est par une ambition totalitaire neuro-politique. Cette faute apparaît lorsqu’une hypothèse est prise comme une vérité à prétention normative disant le réel. La « science » devient alors une idéologie pouvant servir à toutes les manipulations ».

Les neurosciences ont fait de grandes avancées dans la connaissance du fonctionnement cérébral et la neurobiologie ouvre des possibilités nouvelles pour les traitements de pathologies et de traumatismes. Il ne faudrait pas que de telles élucubrations, comme celles qui sont abusivement désignées par « neuropédagogie » discréditent auprès du grand public les recherches en cours. L’ouvrage de Michel Blay et Christian Laval arrive à point nommé pour contribuer à démystifier cette offensive, notre association y contribuera également.

 

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