Caroline Broué
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Le bruit des images

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Billet de blog 2 mars 2010

Suivez cet homme!

Si vous n'êtes pas parisien, vous n'avez peut-être pas eu la chance de voir la dernière exposition de JR sur le pont Louis-Philippe et les quais de l'île Saint-Louis cet automne. Un petit film de 8mn sur Dailymotion vous permet désormais d'avoir une idée de ce que vous avez manqué.

Caroline Broué
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Si vous n'êtes pas parisien, vous n'avez peut-être pas eu la chance de voir la dernière exposition de JR sur le pont Louis-Philippe et les quais de l'île Saint-Louis cet automne. Un petit film de 8mn sur Dailymotion vous permet désormais d'avoir une idée de ce que vous avez manqué.

Qui est JR ? Pour les gens de ma génération (ils se reconnaîtront), le héros d'un feuilleton télé des années 1980. Aujourd'hui, ce sont les initiales et le nom de scène d'un jeune photographe de 26 ans qui en quelques œuvres et projets fous est devenu un grand artiste. Flash back.

« Des grandes photos en noir et blanc pour une mise en abîme des banlieues, pour une mise en parallèle au Proche Orient et pour une mise à l'honneur avec Women » (Françoise Docquiert in Women are Heroes, éditions Alternatives)

Après avoir trouvé un appareil photo dans le métro parisien, en 2000, JR explore l'art urbain européen et suit ceux qui expriment leur message sur les murs. Le premier projet d'envergure date de 2006. Il réalise une série de portraits de jeunes de la Cité des Bosquets à Montfermeil, en très gros plan, et en toute illégalité il expose ses tirages en très grand format dans les quartiers bourgeois de la capitale. C'est le premier volet de la série « 28 millimètres », intitulé « Portrait d'une génération ».

Le deuxième volet est encore plus fou : JR part au Proche Orient pour tenter de comprendre pourquoi Israéliens et Palestiniens ne parviennent pas à vivre ensemble. Il découvre des populations qui ne se connaissent pas, qui n'ont de l'autre qu'une image stéréotypée véhiculée par les médias. Il décide de photographier des Israéliens et des Palestiniens qui font le même métier, mais qui ne savent pas à quoi ressemble leur homologue de l'autre côté du mur ou de la frontière, pour confronter leurs regards. Des chauffeurs de taxi, des sculpteurs, des médecins, des musiciens, des étudiants, acceptent de jouer une caricature d'eux-mêmes en répondant à la question « comment me voit l'Israélien ou le Palestinien ? ». JR les photographie à nouveau en très gros plan (le 28 millimètres est un objectif grand angle qui implique d'être à 10 cm de la personne), puis il imprime ses photos sur plusieurs mètres de papier et les affiche par paires de métier, côte à côte ou « face à face », d'où le nom de la série. Le premier lieu où il décide d'exposer ses portraits est Hébron, en Cisjordanie, là où deux cents colons juifs sont protégés par deux mille militaires, et où les affrontements avec les Palestiniens sont fréquents. Il est arrêté après avoir collé des affiches sur un mur devant un check point, et écope d'une interdiction de séjour dans la ville d'une durée de quinze jours. Ces obstacles n'empêchent pas JR, et son collaborateur Marco avec qui il a pensé cette aventure, de continuer leur périple à travers le pays, et de coller partout où ils passent d'immenses affiches en noir et blanc... y compris sur le mur, cette frontière en béton de 730 kilomètres qui sépare Israël de la Cisjordanie. La photo qui a fait le tour du monde quand le projet a été médiatisée est celle des représentants des trois religions souriant et grimaçant côte à côte : un rabbin, un imam et un prêtre. Pour beaucoup de passants, le projet « Face 2 Face » est devenu un jeu qui a fini par provoquer des rires et des réactions amusées : en regardant ces images, non seulement il est arrivé fréquemment que les gens se demandent qui est le Juif, qui est l'Arabe, mais aussi que l'absurdité de leur situation leur saute (pardonnez l'expression) aux yeux. C'était d'ailleurs l'un des buts d'un projet qui se veut résolument politique : contribuer à une meilleure compréhension entre Israéliens et Palestiniens par l'humour, détourner l'attention par l'art, faire en sorte que chacun rie et réfléchisse en se voyant et en voyant le portrait de l'autre si semblable. Pour Christian Caujolle, fondateur de l'agence Vu, « Face 2 Face » est « incroyablement pertinent, gonflé, juste sur le fond et dédramatisé dans la forme ».

En 2008, pour le troisième volet de la série « 28 millimètres », JR entame un long périple qui le conduit en Afrique, au Brésil, en Inde, au Cambodge. Son nouveau projet s'appelle « Women are Heroes ». L'idée consiste cette fois à donner une visibilité aux femmes, à mettre en évidence leur rôle central dans la société et leur dignité devant les épreuves qu'elles traversent au quotidien. Femmes au cœur de la guerre, violées, veuves, blessées au Liberia, au Sierra Leone ; femmes au cœur de la misère et de la violence dans la plus vieille favela de Rio de Janeiro, Morro da Providencia, femmes victimes des discriminations et des mauvais traitements un peu partout dans le monde. Mais attention : aucun pathos ne se dégage de ces visages déformés par le grand angle. L'image est factuelle, brute ; le témoignage qui l'accompagne est, lui, explicite, mais il n'apparaît pas sur les murs. Parfois, ce sont juste les yeux grands ouverts qui sont collés, comme au Cambodge, où le regard d'une jeune femme a été posé sur un camion poubelle, ou au Liberia, où les yeux ont circulé sur le flanc d'un bus. A Pnomh Penh, les visages ont tapissé le mur qui protège l'ambassade de France, soit 200 mètres long sur trois mètres de haut. Au Kenya, d'immenses toiles composées de visages de femmes ont recouvert les toits de tôle et d'autres ont été collées sur un train. Au Brésil, des dizaines d'yeux immenses en noir et blanc ont investi les murs, les escaliers et les toits de la favela. En octobre 2009, « les yeux » sont arrivés à Paris.

Un « activiste urbain »

Quel est cet art tout à la fois grandiose, libre, participant, éphémère et collectif ?

JR fait participer la population locale, non seulement parce que ses œuvres suscitent des discussions, mais aussi parce qu'il met les gens à contribution pour réaliser ses installations. Autrement dit, dans un cadre précis, les gens acceptent de changer leur quotidien pour créer avec l'artiste un projet éphémère, et pour vivre avec l'œuvre installée ensuite le temps qu'elle existe. Dans l'âge participatif de l'art, cette démarche est intéressante dans la mesure où elle transcende l'idée selon laquelle tout le monde est un artiste au sens où n'importe qui peut faire de l'art avec son téléphone portable. Tout l'art de JR consiste à dépasser cette vision primaire : c'est lui l'artiste mais il ne signe pas ses œuvres, il s'efface derrière ses modèles, et reste dans l'ombre de ses initiales et de ses lunettes noires ; il dirige les opérations tout en impliquant les gens à son travail, avant (interrogations), pendant (participation) et après (observation et réflexion) la réalisation de son travail.

On peut estimer que la démarche spectaculaire du travail de JR et son côté « happening » éclipsent la photographie ; mais c'est omettre le choix purement photographique du 28 millimètres et le fait que dans le travail de JR, approches politique et artistique sont inséparables. C'est négliger enfin une part centrale de sa démarche qui est d'abord une vision sociale, esthétique et politique de l'image : en mettant l'art dans la rue, JR crée un « art infiltrant » qui fait de lui un « activiste urbain » ou comme il aime le dire, un « artiviste ». Le gigantisme des installations redonne une place à ces individus dont l'invisibilité est la caractéristique quotidienne. C'est ce qui fait dire à Christian Caujolle que « c'est dans cette façon de révéler (terme photographique s'il en est) des gens et la ville que la démarche fait sens. »

Enfin, son travail soulève toutes sortes d'interrogations, dont l'une concerne la réception de ces œuvres : paradoxalement c'est dans les pays les plus pauvres que sa démarche suscite le plus de débat intellectuel sur le sens de son travail, comme si ceux qui n'ont pas accès au musée étaient naturellement curieux. S'ils ne comprennent pas ce que fait JR, grâce au dialogue et à l'échange, ils finissent par se laisser convaincre, et s'approprient l'œuvre à laquelle ils participent, une œuvre dont ils deviennent fiers. Et les installations de JR connaissent parfois une seconde vie, comme ces bâches imprimées du visage des femmes du bidonville qui ont servi à protéger les toits des fragiles habitations. A Paris, le film le montre bien, les réactions ont parfois été virulentes, négatives, hostiles, et les œuvres affichées sur les murs des quais ont rapidement été abîmées, déchirées, arrachées. Si on voulait à peine forcer le trait, on pourrait dire qu'en Israël, ce sont les autorités qui ont passé le karcher sur les murs, au Brésil, la pluie qui a balayé les affiches, en France, ce sont les passants qui ont griffé les images et tenté de les décoller. Pourtant, toute la démarche de JR consiste, par le biais de l'art, à « rendre la réalité inacceptable » pour reprendre le titre d'un livre du sociologue Luc Boltanski. Pour qui sait la comprendre, la regarder et l'apprécier, c'est une œuvre éphémère inscrite dans la durée, une empreinte indélébile.

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